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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/110

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HUGUES-LE-LOUP

une draperie flottante. L’œil alla plus loin : on aperçut les trois pics derrière l’Altenberg. Les détails que Sperver venait de donner se dessinèrent, puis l’air se troubla de nouveau.

« C’est bien, dit le baron, j’ai vu le but, et, grâce à vos explications, j’espère l’atteindre. »

Sperver s’inclina sans répondre. Le jeune homme et son écuyer, nous ayant salués, sortirent lentement.

Gédéon referma la fenêtre, et s’adressant à maître Tobie et à moi :

« Il faut être possédé du diable, dit-il en souriant, pour sortir par un temps pareil. Je me ferais conscience de mettre un loup à la porte. Du reste, ça les regarde. La figure du jeune homme me revient tout à fait ; celle du vieux aussi. Ah çà ! buvons ! Maître Tobie, à votre santé ! »

Je m’étais approché de la fenêtre, et comme le baron de Zimmer et son écuyer montaient à cheval, au milieu de la cour d’honneur, malgré la neige répandue dans l’air, je vis à gauche, dans une tourelle à hautes fenêtres, un rideau s’entr’ouvrir, et mademoiselle Odile, toute pâle, glisser un long regard vers le jeune homme.

« Hé ! Fritz, que fais-tu donc là ? s’écria Sperver.

— Rien, je regarde les chevaux de ces étrangers.

— Ah ! oui, des valaques ; je les ai vus ce matin à l’écurie : de belles bêtes ! »

Les cavaliers partirent à fond de train. Le rideau se referma.


VII


Plusieurs jours se passèrent sans rien amener de nouveau. Mon existence au Nideck était fort monotone ; c’était toujours le matin l’air mélancolique de la trompe de Sébalt, puis une visite au comte, puis le déjeuner, puis les réflexions à perte de vue de Sperver sur la Peste-Noire, les bavardages sans fin de Marie Lagoutte, de maître Tobie et de toute cette nichée de domestiques, n’ayant d’autres distractions que boire, jouer, fumer, dormir. Knapwurst seul avait une existence supportable ; il s’enfonçait dans ses chroniques jusque par-dessus les oreilles, et le nez rouge, grelottant de froid au fond de la bibliothèque, il ne se lassait pas de curieuses recherches.

On peut se figurer mon ennui. Sperver m’avait fait voir dix fois les écuries et le chenil ; les chiens commençaient à se familiariser avec moi. Je savais par cœur toutes les grosses plaisanteries du majordome après boire, et les répliques de Marie Lagoutte. La mélancolie de Sébalt me gagnait de jour en jour ; j’aurais volontiers soufflé dans son cor pour me plaindre aux montagnes, et je tournais sans cesse les yeux vers Fribourg.

Cependant la maladie du seigneur Yéri-Hans poursuivait son cours. C’était ma seule occupation sérieuse. Tout ce que m’avait dit Sperver se vérifiait : parfois le comte, réveillé en sursaut, se levait à demi, et, le cou tendu, les yeux hagards, il murmurait à voix basse :

« Elle vient ! elle vient ! »

Alors Gédéon secouait la tête, il montait sur la tour des signaux. ; mais il avait beau regarder à droite et à gauche, la Peste-Noire restait invisible.

À force de réfléchir à cette étrange maladie, j’avais fini par me persuader que le seigneur de Nideck était fou ; l’influence bizarre que la vieille exerçait sur son esprit, ses alternatives d’égarement et de lucidité, tout me confirmait dans cette opinion.

Les médecins qui se sont occupés de l’aliénation mentale savent que les folies périodiques ne sont pas rares ; que les unes se manifestent plusieurs fois dans l’année : au printemps, en automne, en hiver, et que les autres ne se montrent qu’une seule fois. Je connais à Fribourg une vieille dame qui pressent elle-même, depuis trente ans, le retour de son délire : elle se présente à la maison de santé. On l’enferme. Là, cette malheureuse voit chaque nuit se reproduire les scènes effrayantes dont elle a été témoin pendant sa jeunesse : elle tremble sous la main du bourreau, elle est arrosée du sang des victimes, elle gémit à faire pleurer les pierres. Au bout de quelques semaines, les accès deviennent moins fréquents. On lui rend enfin sa liberté, sûr de la voir revenir l’année suivante.

« Le comte de Nideck se trouve dans une situation analogue, me disais-je, des liens inconnus de tous l’unissent évidemment à la Peste-Noire. Qui sait ? — Cette femme a été jeune… elle a dû être belle. » Et mon imagination, une fois lancée dans cette voie, construisait tout un roman. Seulement, j’avais soin de n’en rien dire à personne, Sperver ne m’aurait jamais pardonné de croire son maître capable d’avoir eu des relations avec la vieille ; et quant à mademoiselle Odile, le seul mot de folie aurait suffi pour lui porter un coup terrible.

La pauvre jeune fille était bien malheureuse. Son refus de se marier avait tellement irrité