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LES ROUGON-MACQUART.

je n’ai pas obtenu la concession de mon chemin de fer, j’ai toujours empêché que Marsy ne la fasse donner à la compagnie de l’Ouest… Enfin, j’ai manœuvré de façon à attendre que nous fussions les plus forts, comme vous m’aviez dit.

Il se tut un instant, sa voix se perdant dans le tapage abominable d’une charrette chargée de fer qui longeait le quai. Puis, quand le fiacre eut dépassé la charrette :

— Eh bien, tout à l’heure, dans mon cabinet, un monsieur que je ne connais pas, un gros entrepreneur, paraît-il, est venu tranquillement m’offrir, au nom de Marsy et du directeur de la compagnie de l’Ouest, de me faire accorder la concession, si je voulais bien compter à ces messieurs un million en actions… Qu’en dites-vous ?

— C’est un peu cher, murmura Rougon en souriant.

Monsieur Kahn hochait la tête, les bras croisés.

— Non, vous ne vous faites pas une idée de l’aplomb de ces gens-là !… Il faudrait vous raconter ma conversation tout entière avec l’entrepreneur. Marsy, moyennant le million, s’engage à m’appuyer et à faire aboutir ma demande dans le délai d’un mois. C’est sa part qu’il réclame, rien de plus… Et comme je parlais de l’empereur, notre homme s’est mis à rire. Il m’a dit en propres termes que j’étais fichu si j’avais l’empereur pour moi.

Le fiacre débouchait sur la place de la Concorde. Rougon sortit de son coin, comme réchauffé, le sang aux joues.

— Et vous avez flanqué ce monsieur à la porte ? demanda-t-il.

L’ancien député, l’air très-surpris, le regarda un instant sans répondre. Sa colère était brusquement tombée. Il s’enfonça à son tour dans un coin de la voiture,