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LES ROUGON-MACQUART.

blaient déjà fendre les cailloux rebelles ; ses bras retournaient le sol d’un seul effort ; ses épaules portaient des maisons toutes bâties, qu’il plantait à sa guise au bord d’une rivière, dont il creusait le lit d’un seul coup de pied. Rien de plus aisé que tout cela. Il trouverait là de l’ouvrage tant qu’il voudrait. L’empereur l’aimait sans doute encore assez pour lui donner un département à arranger. Debout, une flamme aux joues, grandi par le redressement brusque de ses gros membres, il éclata d’un rire superbe.

— Hein ! c’est une idée ! dit-il. Je laisse mon nom à la ville, je fonde un petit empire, moi aussi !

Clorinde crut à quelque caprice, à une imagination née du profond ennui dans lequel il se débattait. Mais, les jours suivants, il lui reparla de son projet, avec plus d’enthousiasme encore. À chaque visite, elle le trouvait perdu au milieu de cartes étalées sur le bureau, sur les siéges, sur le tapis. Un après-midi, elle ne put le voir, il était en conférence avec deux ingénieurs. Alors, elle commença à éprouver une peur véritable. Allait-il donc la planter là, pour bâtir sa ville, au fond d’un désert ? N’était-ce pas plutôt quelque nouvelle combinaison qu’il mettait en œuvre ? Elle renonça à savoir la vérité vraie, elle crut prudent de jeter l’alarme dans la bande.

Ce fut une consternation. Du Poizat s’emporta ; depuis plus d’un an, il battait le pavé ; à son dernier voyage en Vendée, son père avait sorti un pistolet d’un tiroir, quand il s’était risqué à lui demander dix mille francs, pour monter une affaire superbe ; et, maintenant, il recommençait à crever la faim comme en 48. M. Kahn se montra tout aussi furieux : ses hauts fourneaux de Bressuire étaient menacés d’une faillite prochaine ; il se sentait perdu, s’il n’obtenait pas avant six mois la concession de son chemin de fer. Les autres, M. Béjuin, le