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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/9

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L’AMITIÉ D’UN GRAND HOMME
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sourcils et en cheveux d’un noir d’encre. Sa main gauche trempait dans un bol. Une vieille petite dame se penchait sur sa main droite.

— Mon Dieu, s’écria M. Jeansonnet, tu t’es blessé, Alfred ?

— Non, répondit M. Gélif, madame est manucure… Madame Bajoyer…

Mme Bajoyer salua sans interrompre sa besogne.

— C’est difficile, dit M. Gélif, de les avoir, mes ongles… Oh ! je me rends compte…

— Monsieur Gélif, opina Mme Bajoyer, vos ongles n’avaient pas l’habitude, voilà tout…

— Et puis, dans mon métier, j’ai mis souvent la main à la pâte… autrefois…

— J’en ai eu d’autres ! J’aurai ceux-là. Il ne faut qu’un peu de temps, de la patience et de l’entretien. J’ai eu les ongles d’un ancien teinturier qui mettait lui aussi la main à la pâte et qui, maintenant, a le moyen de mettre de la pâte sur ses mains. Il passe des gants gras pour dormir. Tâchez d’en faire autant ; ça gêne, les premières nuits, mais ensuite on ne peut plus s’en passer. Maintenant, mon teinturier étonne tout le monde en jouant au bridge. C’est très avantageux de jouer aux cartes quand Mme Bajoyer est passée par là ! Le pire, et je dirai même le plus pire, c’est les dames qui s’occupaient de leur ménage. Vous n’imaginez pas ce qu’il faut de soins pour effacer l’eau de Javel… S’il vous plaît, M. Gélif, ce n’est pas le tout de tremper ; il faut surtout ne pas arrêter de frotter les autres doigts avec le pouce. Soyez tranquille : on les aura ; on les aura. D’autant que M. Gélif a ce que nous appelons une main de grand seigneur : bien solide, bien large avec des ongles sur lesquels on peut travailler et qui révèlent par leur épaisseur que monsieur vivra très âgé. Je travaille quelquefois sur des ongles qui me donnent envie de pleurer, tant ils sont minces et fragiles.

— Madame Bajoyer, interrompit M. Gélif, qui regardait la manucure avec l’anxiété d’un patient devant le chirurgien, vous serez bien aimable de ne pas me repousser les peaux aujourd’hui ; j’ai les doigts sensibles encore de la dernière fois ; cela me fait un peu mal…

— Je repousserai les peaux, émit Mme Bajoyer avec autorité, car il faut que je découvre la demi-lune. Tout ongle confié à Bajoyer porte sa demi-lune comme signature et vous ne ferez pas exception… En voilà une sensitive ! Voulez-vous avoir une main, oui ou non ? Monsieur grondez votre ami : il est là à se plaindre que je le chatouille ou que je lui fais mal. Le moyen de travailler, dans ces conditions-là ! Il n’y a que le polissoir qui l’amuse.

— J’aime que ça reluise, confia M. Gélif, question de métier. Quel bon vent t’amène, Cyprien ?

M. Jeansonnet prit un temps, comme au théâtre, et lança :

— J’ai vu Bigalle. Ça y est.

— Quoi ? Ça y est ? Il viendra ?

— Il viendra le 12 juin dîner chez vous.

— Tu en es sûr ?

— Il m’a demandé de passer le prendre chez lui.

À ces mots, M. Gélif sortit sa main gauche du bol, arracha sa main droite à l’étreinte de la manucure, se leva et bondit en criant : « Augustine ! Ça y est ! Il viendra ! Il viendra ! »

— On a beau avoir des ongles bien disposés, regretta Mme Bajoyer en se retirant, si on les traite ainsi, on ne peut plus rien obtenir d’eux ! Moi, je m’en lave les mains, comme on dit.

Elle disparut et Mme Gélif fit son imposante entrée. Il fallait une aussi majestueuse épouse à M. Gélif pour que ce Barbe-Bleue n’eût pas l’air de martyriser sa conjointe. Au contraire, quand ils étaient ensemble, c’était lui qu’on plaignait, car elle était vraiment puissante et redoutable. Elle tendit un doigt à M. Jean-

15e année, 2e semestre, 1. — 5