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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/7

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L'AMITIÉ D'UN GRAND HOMME
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l’heure avec moins d’indifférence, parce que j’avais reçu en 1882 une lettre de la main de mademoiselle votre fiancée ? Vous ne pourrez plus me voir sans retrouver sur mon vieux visage un reflet de votre jeunesse… Mon imbécile à moi se nomme Alfred Gélif. Nous, avons fait nos classes ensemble. Il est le dernier "homme que je tutoie. Il tient à moi par habitude ; je tiens à lui par sentiment. Gélif est marié. Mme Gélif me supporte surtout parce qu’elle haïssait ma femme et qu’elle n’est point, encore rassasiée.de la joie qu’elle éprouve à me voir séparé d’elle. Il y a une faculté de haine que l’on ne soupçonnerait pas chez des personnes grasses et qui semblent, au premier abord, douillettes et amies dé leur repos. Mme Gélif hait surtout et avant tout Mme Carlingue, femme de l’ancien associé de son mari. Deux camps adverses se sont formés. Il y a les Gélifiens et les Carlinguâtres ! Je suis Gélifien. Ma femme est Carlinguâtre. J’abrège. Vous avez assez le sens du comique pour apprécier la saveur de ces luttes bourgeoises. Gélif, après avoir brillamment passé son baccalauréat, retroussa ses manches et devint, sans transition, un excellent, un merveilleux chaudronnier. Chassez le naturel, il revient au galop ! Le cas de mon ami ressemble à celui du Fuégien Jemmy Button qui, amené enfant en Angleterre, retourna dans son pays, vêtu en gentleman éduqué, et redevint aussitôt sauvage parmi les sauvages. Dés événements surgirent, propices à la chaudronnerie et à ses succédanés. Gélif fut millionnaire avant d’avoir eu le temps d’abaisser ses manches. Il a un fils qui ressemble à son père adolescent et que j’aime beaucoup. Que vous dirais-je, mon cher maître ? Quand j’ai confectionné pendant six jours mon humble fricot, j’avoue que je suis bien aise de me reposer le septième chez les Gélif. Je suis beaucoup trop vieux et trop maniaque pour chercher ailleurs… Enfin, je n’ai plus qu’eux !… Et maintenant, nous touchons au drame.

M. Jeansonnet, ému, se moucha, toussota et reprit :

— Ma femme avait ce que l’on est convenu d’appeler un salon, composé par moi vaille que vaille, avec des inventeurs aigris, des auteurs dramatiques méconnus ou oubliés, des peintres tombés dans le courtage en vins, des ingénieurs pianistes, des hommes du monde ténorisants et des ténors hommes monde. Dès que les Gélif eurent assis leur fortune, ils voulurent lui assurer une cour et avoir leur salon. Mme Gélif y met depuis quinze jours une passion déchaînée. Elle veut un salon, il lui faut un salon, et de premier choix. Hier, comme j’arrivais chez eux pour dîner, Alfred me prit à part et me confia d’un .ton embarrassé : « Je suis chargé pour toi d’une commission de la part de ma femme. Nous sommes de vieux copains ; je ne me gênerai pas avec toi. Mon bon Cyprien, tu as commis une imprudence en citant l’autre soir chez nous un mot de Renan disant à propos de son intimité avec Berthelot qu’ils ne s’étaient jamais demandé un service et que l’amitié, pour être pure, devait rester désintéressée. Cette citation a révolté Mme Gélif qui t’a traité d’égoïste, racorni par de mauvaises lectures. Là-dessus, elle m’a fait remarquer assez justement que le contrat affectueux qui nous liait, toi et moi, demeurait unilatéral. Nous ne te demandons pas, avec tes trois cent soixante-quinze francs par mois, de nous rendre les dîners que nous sommes trop heureux de t’offrir ; mais il nous semble que tu pourrais suppléer à l’argent qui te manque par un peu d’ingéniosité. Mme Gélif a donc décidé de te mettre à contribution. Elle désire un salon, mais nos moyens nous permettent de nous payer ce qu’il y a de mieux à Paris et de trier sur le volet, ce que ne font pas les Carlingue qui reçoivent n’importe quoi, pourvu qu’il y ait cohue. Mme Gélif compte avoir le gratin, le dessus du panier, la fleur des pois. Nous avons besoin pour cela d’un homme-phare, un seul, un as, autour duquel les autres ne tarderont pas à se grouper, comme chez Mme Récamier les astres de moyenne grandeur se groupaient autour.de Châteaubriand. Qu’est-ce qui se fait de plus chic comme écrivain aujourd’hui ? Réponse à