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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/6

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JE SAIS TOUT

d’une indulgente lumière. Des tableaux clairs et des livres brochés l’illuminaient. La grande table, méticuleusement rangée, se parait d’une touffe de roses. Tout semblait combiné pour faire oublier ce travail d’écolier qu’est le travail d’un écrivain ; les outils : plume, encrier, papier, étaient cachés avec soin.

— Maître, dit M. Jeansonnet, je viens vous demander de venir dîner, le 20 septembre, chez M. Gélif, ancien chaudronnier, et de m’y traiter comme si j’étais, pour vous, un vieil ami.

Fernand Bigalle ne sourcilla point.

— Mais comment donc ! répondit-il. J’accepte avec le plus grand plaisir. Permettez-moi de prendre note sur mon agenda… N’êtes-vous pas pour moi un vieil ami, puisque nos relations remontent à trente-sept ans ?… Ce M. Gélif, ancien chaudronnier m’est déjà tout sympathique. A quelle heure le dîner ? En habit ? En smoking ? N’oubliez pas, au moins, de me donner l’adresse… Êtes-vous content ?

— Non, répliqua M. Jeansonnet. Hélas ! La célébrité a ses inconvénients. On vous connaît, mon cher maître. On sait que pour l’urbanité vous rendriez des points à M. de Coislin, l’homme le plus poli de France ; mais on sait aussi quelle est votre méthode !… A partir de ce jour, mon signalement sera donné à toute votre domesticité et il me deviendra impossible de vous joindre.. Le 12 juin, les Gélif vous attendront en vain. On mettra tout cela sur le compte de là distraction inséparable du génie, ou l’on m’accusera de maladresse.

— Je n’ai pas mérité cette réputation ! sourit Bigalle, mais pourquoi est-il si important que j’aille dîner le chez ces personnes ? Y mange-t-on bien, au moins ?

— J’y veillerai. Vous serez assez bon pour m’indiquer vos préférences… Maintenant, par quelle suite de circonstances ai-je été amené à revêtir cette tenue solennelle, à monter dans une voiture mécanique et à vous importuner de la sorte ? Voilà : Sachez qu’il y a quinze ans, j’étais marié. J’habitais avec ma femme un petit hôtel, rue Cortambert, avec petit jardin, petites chambres à coucher et salons énormes, une de ces demeures où, selon l’expression des architectes, tout est sacrifié à « la réception ». Vous- devinez le reste. Tout était sacrifié à la réception, en vérité, et même mon repos. Les gens défilaient si vite chez nous que j’avais la sensation de camper dans le courant d’air d’un vestibule. Je comptais beaucoup d’amis malveillants, je me vengeais d’eux en les criblant d’épigrammes qui, à force de circuler sous le manteau, finissaient par leur revenir. Ma femme est douée d’un timbre de voix très aigu et qu’elle exagère encore, car il paraît que le bon ton est perçant. J’eus tout à coup des migraines si intolérables, que je dus partir. Je laissai tout à ma femme : l’hôtel, les amis, ma bibliothèque et mon argent, sauf une somme rigoureusement suffisante pour m’empêcher de mourir de faim… Le genre artiste !… Mais les premières semaines de pauvreté furent exquises. La pauvreté a du charme quand elle rime avec la liberté. Je louai une mansarde boulevard des Capucines, sous les toits, avec un balcon où je disposai des capucines, fleur charmante et qui symbolise la flamme d’amour. J’ai du ciel, les bruits d’en bas ne m’arrivent qu’en sourdine. L’action n’est qu’un accompagnement à mon rêve. Ma mansarde, dans cette maison du boulevard fiévreux, c’est le poète qui reste au plus noir de la foule en levant haut la tête et en respirant une fleur. Je dispose exactement de trois cent soixante-quinze francs par mois. Mais j’ai un cœur, et un estomac… J’en arrive à l’objet de ma visite, comme dit Madame votre concierge. Nous avons tous, parmi nos relations anciennes, un imbécile à qui nous restons attachés parce qu’un imbécile même peut représenter à nos yeux le passé et que nous lui sommes reconnaissants de ce qu’il évoque en nous. Ne m’avez-vous pas regardé tout à