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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/54

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JE SAIS TOUT

lente. Je te connais. Ce son les remords qui te mettent au lit. Tu t’es bien assez ennuyé en vivant comme un ours, dans cette horrible cage et en ne voyant que les Gélif. Maintenant que tu as un appartement confortable et que tu es rentré chez toi, il faut te distraire. D’abord, ne dois-tu pas collaborer avec Bigalle pour le livret des Corybantes ?

— Si.

— Tu vas te dépêcher de confectionner ça. Tu peux avoir terminé dans un mois en t’y mettant avec courage. Nous organiserons la lecture ici. Tu ne lis pas mal. Nous donnerons la primeur des Corybantes à une cinquantaine de personnes et on fera passer une note pour donner un peu de publicité à l’ouvrage tout de suite. Est-ce entendu ?

— Oui.

— Bigalle, Lanourant et leurs amis pourront venir régulièrement chez toi, cela sera un excellent terrain de conciliation et nous aurons, sans aucun effort, le premier salon de Paris. D’ailleurs, je ne suis pas méchante et je veux surtout, dans l’avenir, éviter toutes les disputes et toutes les brouilles. J’inviterai donc à la lecture des Corybantes, les Gélif et les Carlingue.

— Ensemble ?

— J’entends être douce et aimable envers tout le monde, mais ce n’est pas une raison pour m’empêcher de m’amuser un peu !


XVII. — LE BIENFAIT DES DIEUX.


Accoudé à sa table de travail, M. Jeansonnet écrivit les Corybantes en trois semaines. M. Lanourant brûlait d’impatience et résumait ainsi son esthétique littéraire : « Trala la laire — tra la la la — trala la laire tralala. Là-dessus, je me charge de composer un chef-d’œuvre. » Le démon qui l’incitait, jadis, à rimer des épigrammes, poussa M. Jeansonnet à faire un livret dont le sens profond devait échapper à tout le monde. Par ces personnages qui hurlaient et se disputaient sans trêve pour couvrir les vagissements de Jupiter au berceau, il entendit symboliser les vaincs criailleries de ce bas monde. Un rôle de femme lui donna beaucoup de mal et il dut le recommencer plusieurs fois pour que ni Mme Jeansonnet, ni Mme Carlingue ne pussent se reconnaître. Il épointa les traits et estompa si bien les allusions que la clef de cette œuvre malicieuse resta à jamais secrète.

M. Jeansonnet était heureux. Quand il abandonnait son porte-plume, il considérait les êtres et les choses avec une bienveillance épanouie. Il rêvait d’embrassades et d’une réconciliation générale, sans se douter que les événements qui se produisaient en dehors de lui allaient bientôt le satisfaire. M. Carlingue, retrouvant M. Gélif dans le petit café où ils devisaient chaque jour lui dit :

— Alfred, n’as-tu pas remarqué que ton fils s’absentait régulièrement tous les mercredis après-midi ? Mon ami, en un mot comme en cent, ton fils aime ma fille, ma fille aime ton fils. Ils se retrouvent comme nous nous retrouvons ici ; seulement, eux, c’est au Musée du Louvre. Suzanne vient de me livrer sa confession complète. Elle espère arracher le consentement de sa mère en lui laissant entrevoir la possibilité d’une fusion des deux salons sous la double dit à Suzanne. Elle m’a répondu que, seule, la féerie lui paraissait réelle, qu’impossible n’était pas un mot français, etc.

Les deux pères étaient d’accord. Les mères devaient céder, elles aussi. M. Jeansonnet avait invité tout le monde à la lecture des Corybantes, bien que Mme Jeansonnet, dont la devise restait : « Diviser pour régner » n’augurât rien