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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/52

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JE SAIS TOUT


Avez-vous donc reçu pour mission dans ce monde d’achalander la foire aux vanités ? Vous n’êtes pas seul, puisque vous nous avez, Monsieur et moi. Je ne demande pas mieux que de vous soigner ; mais tombez sérieusement malade ; quant à votre chagrin actuel, il est grotesque, je ne vous le cache pas. Vous avez besoin de quelqu’un auprès de vous, vieil enfant ! Mme Jeansonnet n’a jamais su comprendre qu’elle devait vous servir de mère, bien qu’elle eût dix-sept ans de moins que vous ! Être la femme de son mari ce n’est pas bien difficile !… Le fin du fin, c’est de devenir sa maman.

Ayant ainsi exposé son opinion, Mlle Estoquiau redressa l’oreiller du malade, lui confectionna une tisane et lui ordonna de se reposer. Pendant ce temps, Mme Carlingue faisait contre mauvaise fortune bon cœur : « Je suis encore assez vaillante, décida-t-elle, pour trouver un autre grand homme et moins assommant que ce musicien de malheur. Je me suis laissé dire que les peintres étaient très drôles, Je pourrais commander mon portrait à un membre de l’institut. Cela serait un commencement… Je n’ai justement pas une photographie qui me satisfasse. » Mais elle manquait de conviction et son projet se heurta à l’hostilité Sourde de M. Carlingue qui en avait assez, déclara-t-il sans ambages. « N’espère pas un instant que je vais fermer mon salon, s’écria Mme Carlingue, outrée. Attendons plutôt que Lanourant et Bigalle se soient fâchés. Une bonne brouille est, en général, le résultat de toutes les collaborations et de toutes les associations. Patience ! »

Mme Jeansonnet avait organisé, ce jour là, un thé dansant. Un certain monsieur Esocien, obèse et qui Bostonnait pour maigrir, vint la trouver en soufflant très fort, la prit à part et lui confia :

— Il y a du nouveau. J’ai rencontré tout à l’heure un certain M. Mâchemoure que j’ai connu à Creville-sur-Mer et qui est venu à Paris pour visiter les fortifications avant qu’elles disparaissent. Ces gens de province sont plus au courant des petits faits de la capitale que nous mêmes qui y vivons. Il m’a montré un journal que j’ai acheté à votre intention et qui contient un entrefilet bien intéressant… Prenez-en donc connaissance.

Mme Jeansonnet lut rapidement.

— Je connaissais tout cela, dit-elle, mais il est, en effet, amusant que cela soit publié aujourd’hui. Est-ce tout ?

— Je sais aussi que votre mari est malade et qu’une demoiselle Estoquiau le soigne.

— Ah ! murmura Mme Jeansonnet…

Elle ne tarda pas à trouver sa réunion stupide. L’idée que l’homme dont elle portait toujours le nom était soigné par une autre, lui devenait insupportable. Vers six heures, elle n’y tint plus et congédia ses nègres. L’orchestre parti, les invités ne tardaient pas à en faire autant. Ils s’éclipsèrent. Mme Jeansonnet se couvrit d’un manteau, mit sur sa tête le premier chapeau venu, quand un sentiment bien pardonnable de coquetterie la fit revenir sur ses pas. Elle choisit avec soin un chapeau plus seyant, un manteau plus luxueux et sonna le valet de chambre.

— Deux couverts ce soir, lui dit-elle.

Et elle ajouta :

— Monsieur dînera probablement avec moi. Monsieur revient de voyage. Elle ne s’attarda pas à constater la stupéfaction qui se peignit sur les traits du domestique… Monsieur revenait ! Après tant d’années ! Monsieur que l’on considérait comme un mythe !

— Qu’il y ait du consommé froid ; monsieur aime beaucoup ça. Boulevard des Capucines, Mlle Estoquiau était partie, remplacée par Mme Guandéavalli qui n’avait pas tardé à en faire autant. M. Jeansonnet était en