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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/50

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JE SAIS TOUT

un livret d’opéra tiré d’une œuvre de jeunesse de F…a.d B.g.ll. Et L.n.u.a.t qui n’avait rien donné à ses admirateurs depuis sept ans, en écrit la musique.

« Tout le monde applaudira au succès de cet opéra. Tout le monde, sauf deux maîtresses de maison que cette collaboration rend au néant dont elles étaient un moment sorties. »

Cette révélation parvint aux intéressées le matin par le premier courrier. À midi et demi, M. Jeansonnet, frais et dispos, se présentait chez les Gélif pour déjeuner. Tel Royer-Collard recevant Alfred de Vigny, Mme Gélif accueillit dans l’antichambre son vieil ami et lui opposa le visage le plus rogue, le plus doctrinaire.

— Lisez, lui dit-elle en brandissant le fatal papier.

— On ne voit pas bien clair ici, balbutia le pauvre homme.

Il eût volontiers ajouté, comme l’auteur de Servitude et grandeur militaires : « Il fait assez froid dans votre antichambre ; j’ai peu l’habitude de cette chambre là. » Mais Mme Gélif n’eût pas répondu comme Royer-Collard : « Monsieur, je vous fais mes excuses de vous y recevoir. » Elle se contenta de tourner le commutateur électrique. M. Jeansonnet ajusta en tremblant son binocle et lut l’écho.

— Démentez-vous ? interrogea brièvement Mme Gélif.

— Oui et non. Écoutez, chère amie…

— Je suis fixée.

— J’ai agi pour le bien de tous. Vous verrez.

— Nous cherchions le traître. Nous l’avons trouvé. Vous recevrez de mes nouvelles. Sortez, monsieur. Eusèbe ! Reconduisez M. Jeansonnet.

Le domestique n’était pas là ; mais Mme Gélif trouvait fort digne cette conclusion théâtrale. Elle ajouta encore :

— Nous ne vous connaissons plus.

M. Jeansonnet descendit lourdement cet escalier qu’il venait de gravir d’un pas allègre. À vrai dire, il baissait la tête, comme un coupable. En route, il récapitula tout haut ce qui venait de se passer : « Et dire que tout cela est de la faute de ces jeunes gens !… Cela m’apprendra à favoriser les amoureux… Il te faut maintenant aller jusqu’au bout, Mascarille ! « Et quoiqu’un maître ait fait pour te faire enrager — Achève pour la gloire et non pour l’obliger… » Cette furie a raison… Je n’aurais pas dû… Il fallait prévenir… Dans l’antichambre !… Elle m’a reçu dans l’antichambre… Cyprien Jeansonnet, on vient de t’appeler traître… et tu t’es mis dans une situation telle que tu n’as pas pu protester… J’ai mal agi, certainement… Elle m’a dit : « Vous recevrez de mes nouvelles ! » Si la pièce est jouée, nous pouvons compter sur une jolie cabale… Hélas ! le Seigneur m’est témoin que je n’ai pas agi par ambition personnelle… Mais les apparences sont contre moi. »

En rentrant chez lui, M. Jeansonnet se mit au lit et, avec des yeux de biche aux abois, se voua à sa femme de ménage.

— Vous claquez des dents, lui fit observer celle-ci, ça doit être un tour d’estomac, ou ce qu’on appelle une grippe infecte ; mais je n’ai pas peur de l’attraper et je vous soignerai bien. Faut provoquer d’abord une réaction. Je vais vous apporter des couvertures, un édredon et si vous voulez me remettre une cinquantaine de francs, je vous confectionnerai le remède du Dr Poivrot. Croyez-moi, c’est le meilleur. Il s’agit de verser dans une bonne casserole une bouteille de cognac et un litre de vin de Champagne. On boit ça chaud et on ne sent plus son mal, à ce qu’il paraît. Je dis à ce qu’il paraît, parce que vous pensez bien que je n’ai point expérimenté : ce ne sont pas des potions pour le petit monde.

— Madame Guandéavalli, gémit M. Jeansonnet, je ne me sens, pas bien du tout : C’est une contrariété.

— Eh ! parbleu ! la lame use le fourreau… Vous êtes toujours à vous tour-