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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/5

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L'AMITIÉ D'UN GRAND HOMME
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Quand il se trouvait coincé de la sorte, il faisait contre mauvaise fortune bon cœur, car il tenait à sa réputation de politesse. M. Jeansonnet était, enfin, dans la place.

— Que de mal j’ai eu ! soupira-t-il. Je dois vous confesser mon cher maître, que j’ai menti à votre concierge, à votre valet de chambre et même à mademoiselle votre cousine. En fait de lettre de jeunesse, je n’en ai qu’une de vous. Je la garde comme un trésor. La voici.

M. Bigalle chercha dans un tiroir des lunettes cerclées d’écaille, dont il se servait en secret, les ajusta et lut :


79, rue Rochecouart
11 janvier 1882.
« Monsieur et cher Confrère,

« J’ai reçu votre sonnet. Vous êtes un vrai poète. Je suis très flatté de l’honneur que vous me faites en me dédiant un ouvrage aussi parfait de forme que délicat de sentiment. Si vous preniez la peine de passer chez moi, un matin, vers onze heures, je serais ravi de vous serrer les mains. « Votre très oblige et charmé,

« Fernand Bigalle. »


— Il est onze heure, me voici, déclara M. Jeansonnet. Je suis en retard de trente-sept ans ; vous m’excuserez. La faute en est à ma timidité : j’ai toujours remis au lendemain…

— Asseyez-vous donc, dit Fernand Bigalle, en souriant. Vous ne sauriez croire, monsieur, à quel point je suis ému par cette pauvre feuille de papier… J’étais fiancé à ce moment-là… Ma fiancée s’amusait à me servir de secrétaire et elle répondait aux lettres que je recevais en imitant mon écriture… 11 janvier 1882… Elles doivent être bien jolies les filles que mon ex-fiancée a eues avec un négociant plus malin que moi… Ah ! ma vie, mon cher monsieur, ma vie !…

— Pourtant, la plus éclatante réussite…

— La réussite publique est faite de désastres intimes ! Vous êtes poète, vous me comprenez… Je me souviens, maintenant, très bien de votre nom, pour l’avoir lu sur des livres que j’ai beaucoup aimés…

— Je n’en ai pourtant jamais écrit. J’en suis resté à ce sonnet resté inédit et que je vous ai envoyé jadis comme témoignage d’admiration… À vrai dire ma spécialité était surtout l’épigramme. Très doux de ma nature, doux jusqu’à la faiblesse, je deviens, par une bizarre contradiction, méchant dès que je tiens une plume. J’ai donc cessé d’écrire pour rester un brave homme…

— C’est un cas de dédoublement assez fréquent, remarqua Fernand Bigalle. J’ai connu des auteurs de bucoliques qui étaient, dans le privé, des messieurs assez féroces. Alors, vous ne m’apportez pas un petit manuscrit ?

— Pas le moindre. Mais croyez que je ne me serais pas permis de vous déranger pour satisfaire une vaine curiosité. Le but de ma visite est tel, mon cher maître, que je tremble de vous l’exposer. Je fais appel à toute votre indulgence. Il dépend de vous que je parte d’ici heureux ou désespéré. Rassurez-vous, il ne s’agit pas d’argent.

— Je vous écoute.

M. Jeansonnet respira largement, regarda autour de lui et reprit courage : Si le salon d’attente était funèbre, le cabinet de travail était fort gai et baigné