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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/40

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JE SAIS TOUT

l’ayant mise au courant, Mme Gélif rentra, livide, dans la salle à manger et annonça :

— La Carlingue a décommandé nos invités en se faisant passer pour notre domestique. Il faut que cela finisse, d’une manière ou d’une autre. Je ne suis qu’une femme. À toi d’agir, Alfred.

— J’agirai, décida Alfred. C’est un peu fort. Il y a des tribunaux…

— Je te laisse libre. En attendant, passez seulement le potage, le poisson et la glace. Tout ce qui n’est pas susceptible de se gâter nous servira demain. J’organiserai un déjeuner. Qu’as-tu l’intention de faire, Alfred ?

— Je giflerai Carlingue, ponctua M. Gélif.

— Réfléchissez bien… Un tel geste !… Il vaudrait peut-être mieux, intervint M. Jeansonnet… Pensez donc : une gifle… Et, après ?

— Après, il l’encaissera et voilà tout, répondit Mme Gélif. Vous ne le voyez tout de même pas aller sur le terrain, ce criquet ! D’ailleurs, s’il fait un geste, Alfred l’écrasera. Rira bien qui rira le dernier. Lucien, je ne te demande pas ton opinion.

Lucien n’avait pas la moindre envie de la donner. Il songeait à Suzanne, dont tout l’éloignait maintenant. Comme si elle avait lu dans sa pensée, Mme Gélif reprit :

— Les Carlingue auraient un fils, que tu le provoquerais. Malheureusement, ils n’ont qu’une fille.

— J’irai dès demain au cercle, déclara M. Gélif et je souffletterai cette crapule en public.

— Ton potage va refroidir, remarqua tendrement Augustine.

— Je n’ai pas faim…

— Tu le souffletteras avec ton gant, cela se fait. Après quoi, il demandera certainement à des témoins complaisants d’arranger l’affaire. Tu constitueras les tiens et je suppose que l’on rédigera un bon petit procès-verbal, bien déshonorant pour lui et que nous publierons dans tous les journaux.

— Je pourrais servir comme témoin, proposa M. Jeansonnet.

— Vous n’avez pas l’habitude, rétorqua rudement Mme Gélif Et puis, il faudra choisir des noms ronflants. Servez-nous le quart du poisson, ma fille. Je n’ai plus d’appétit.

Ainsi fut décidée la rencontre qui constitua un incident unique dans les annales du Cercle du Commerce en gros et des Arts plastiques, club tranquille s’il en fut et où de bons pères de famille s’assemblent, de cinq heures à huit heures, pour se livrer aux charmes du bridge ou du jeu d’échecs. M. Gélif, vêtu d’une redingote impressionnante, coiffé d’un chapeau haut de forme, tenant à la main des gants noirs, prit l’ascenseur, et reconnut dans le collègue qui montait avec lui, M. Carlingue lui-même. Désireux de tenir sa parole le plus vite possible, il faillit à ce moment caresser de son gant funèbre le visage exécré de son ancien associé. Mais celui-ci se faisait tout petit. Au surplus, le groom, chargé du service de l’ascenseur, constituait un public insuffisant. M. Gélif sortit donc le premier, remit son tube au vestiaire et pénétra dans le salon de lecture, où il parcourut un journal. Il commanda une orangeade, car il avait la gorge sèche et la langue râpeuse et, après l’orangeade, un porto blanc. Après quoi, il chercha son adversaire dans les endroits où il était sûr de ne pas le trouver, c’est-à-dire le lavabo, la salle de billards et la salle à manger. M. Touquard, un de ces officieux dont l’intervention est toujours malencontreuse, l’aborda :

— Vous cherchez quelqu’un, Gélif ?

— Non… c’est-à-dire, oui… sans doute…

— Je vous trouve mauvaise mine, mon vieux,

— Je fume trop.