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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/33

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L’AMITIÉ D’UN GRAND HOMME
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de mille autres que je ne recevrais pas. Mon auteur dramatique, c’est Ostade, un génie formidable. Il a passé sa vie à pénétrer tous les secrets de la langue et il en a conclu que le cinématographe était le mode d’expression le plus pur. Avez-vous vu les Mystères de Saint-Cloud ? Allez les voir. Lisez surtout les phrases du « parlé » projeté sur l’écran et vous m’en direz des nouvelles. Le peintre Goudrat ne rate pas un de mes jeudis — et il a eu une médaille au Salon des Artistes français. J’ai encore Fiarnaux, l’avocat, un grand spécialiste de la Justice de Paix et Chambourin qui pourrait gagner cent mille francs à l’Opéra s’il n’avait pas fait le serment — quel grand fou ! — de ne chanter que chez moi… J’ai aussi… Mais je compte que vous viendrez, mademoiselle…

Avec une présence d’esprit admirable, Mme Carlingue fit face à ce nouveau danger. Elle voyait venir Mme Jeansonnet, avec ses gros sabots, Mme Jeansonnet qui n’eût pas été fâchée de remplacer l’obscur M. Tintenague par l’illustre Bigalle.

Mlle Estoquiau a une tâche très lourde, interrompit Mathilde et il est facile à comprendre, ma chère amie, qu’elle ne peut passer son temps chez l’un et chez l’autre. Vous aurez de fréquentes occasions de la rencontrer à la maison.

Elle insista sur ces trois derniers mots et Mme Jeansonnet se le tint pour dit. Quarante huit heures après, elle recevait une dépêche expédiée par sa femme de chambre et qui la rappelait d’urgence à Paris.

— Ouf ! fit Mme Carlingue. Il fera chaud quand je lui demanderai encore de venir passer quelque temps avec nous au bord de la mer !


XI. — LE STRATAGÈME DE Mme JEANSONNET


Au XVIIIe siècle, Mme du Deffand, salonnière fameuse, devenue aveugle et cherchant une demoiselle de compagnie, écrivit à Julie de Lespinasse : « Faites vos paquets, ma reine, et venez faire le bonheur et la consolation de ma vie ; il ne tiendra pas à moi que cela ne soit bien réciproque. » On sait ce qui s’ensuivit, Marmontel disait que Mme du Deffand était « vaporeuse » et d’un commerce assez rude dans l’intimité. Elle veillait toute la nuit, dormait le jour et se réveillait à six heures de l’après-midi. Mme de Lespinasse était debout à cinq heures et libre pour une heure environ. Pendant cette heure-là, les plus célèbres amis de Mme du Deffand : d’Alembert, Chastellux et Turgot se rendaient dans le petit appartement de Julie et y tenaient un comité plein d’agrément. Mme du Deffand le sut, poussa des cris d’orfraie, chassa Mlle de Lespinasse et ainsi se fondèrent les deux salons rivaux dont la lutte emplit toute cette charmante et frivole époque.

Il est certain que la plupart des salons célèbres se constituèrent aussi bien contre que pour quelqu’un. On verra par la suite de ce récit que les salons Gélif et Carlingue n’échappèrent point à la règle commune. Dans ces sortes de combats, l’amour et la haine offrent un champ d’observation merveilleux. Mme du Deffand n’était qu’esprit et que vanité. Mlle de Lespinasse était toute amour. Quand elle mourut, l’aveugle écrivit ce mot affreux : « Pour moi, ce n’est rien du tout. » La mort elle-même n’avait pu désarmer la haine. Ni Mme Gélif, ni Mme Carlingue n’auraient pu se comparer à Mlle de Lespinasse. En revanche, chacune aurait été capable de jeter sur la mémoire de l’autre la pelletée de terre dont Mme du Deffand gratifia l’ardente et malheureuse Julie : « Ce n’est rien du tout… »

En septembre, les Gélif déménagèrent pour s’installer dans un hôtel particulier. Pendant que les tapissiers travaillaient sous leur direction, les Carlingue s’organisaient sournoisement. Ils avaient, désormais, une alliée en Mlle Estoquiau et une ennemie, non déclarée, mais par là-même fort dangereuse, en Mme Jeansonnet.

Sylvie, ayant repris sa place auprès du maître, choisit un moment où elle le