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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/31

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L’AMITIÉ D’UN GRAND HOMME
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— Vous êtes de ces privilégiés que l’on voit toujours jeunes.

— Parce qu’ils ont toujours été vieux !

— Voulez-vous bien ne pas dire du mal de vous ! Je vous le défends !

M. Jeansonnet n’entendait point malice à ce marivaudage. S’il avait pu deviner quelle tentation naissait dans le cœur resté ingénu de Mlle Estoquiau, il se serait hâté de lui apprendre : d’abord, qu’il restait uni en légitimes noces à la plus irascible des épouses et, ensuite, qu’il disposait, pour tout potage, de trois cent soixante quinze francs par mois. Mais M. Jeansonnet était atteint de ce mal incurable, qui est le besoin d’inspirer de la sympathie. Il se sentait tout heureux d’avoir conquis cette personne, d’aspect terrible, et il attribuait cette conquête à sa propre douceur, qu’il estimait contagieuse. Enfin, à l’encontre de M. Mâchemoure et de la plupart de ses semblables, il était toujours disposé à attribuer aux actions d’autrui le plus noble mobile, Dans son contentement, il eut un mot malheureux :

— Maintenant, insinua-t-il en souriant, vous ne me mettrez plus à la porte quand je me présenterai chez Bigalle !

— Cessez donc, lui conseilla Mlle Estoquiau, de me considérer comme la portière de monsieur. J’ai aussi ma personnalité. Et je suis en vacances.

— Je plaisantais…

— Le moment viendra où je laisserai le maître se débrouiller tout seul. Je ne sais ce qu’il adviendra de lui, mais il n’aura que ce qu’il mérite.

Et elle conclut :

— À ce moment-là, je prendrai mon temps et je tâcherai de choisir celui qui sera l’objet de mon dévouement. J’ai absolument besoin de me dévouer. C’est une vocation. Et je persiste à espérer qu’il n’y a pas que des ingrats.

Quel que fût l’aveuglement de M. Jeansonnet, il comprit, et, le soir, il confiait à Lucien :

— Mon ami ! Mon ami ! Il y a une vieille demoiselle à moustache qui a des vues sur moi !


X. — TRIOMPHE


Dès que Mlle Estoquiau eut rencontré Mme Carlingue, elle l’apprécia. Tout d’abord Sylvie ravala sa rage en apprenant que Jeansonnet était toujours marié. « Je le repincerai, se promit-elle, et je saurai bien m’arranger pour qu’il ne revoie jamais Bigalle. » Ainsi, tandis que les Gélif voyageaient tranquillement, il se tramait, contre leur salon futur, le plus redoutable complot. Amadouée par de menus cadeaux et plus encore par les marques d’une attentive déférence, Sylvie, au bout de quelques jours, reprit sa malle, sa valise, son réticule et s’installa chez les Carlingue pour y passer tout le mois d’août. Pas une fois, le nom de Bigalle ne fut prononcé devant elle et bien qu’elle fît parfois allusion au maître, personne n’insistait On l’aimait pour elle-même ; elle en était convaincue, malgré sa défiance habituelle.

— Je compte que vous viendrez à nos réceptions de quinzaine, lui disait Mme Carlingue.

Un jour, Sylvie riposta :

— Eh ! oui, je le voudrais bien, car j’en ai assez de vivre comme une sauvage. Mais j’ai accepté une fonction auprès de Fernand Bigalle et je ne puis pas plus le quitter que si c’était un enfant en bas âge… Savez-vous ce qui serait gentil ? ce serait de me permettre de vous le présenter. Il est amusant en société, paraît-il, et quand il est là, personne n’a besoin de se fatiguer à parler : il cause tout le temps.

M. Carlingue échangea avec sa femme un coup d’œil triomphante Le but était atteint :