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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/3

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i. — CHEZ LE GRAND HOMME


En automobile, pour la première fois depuis bien longtemps, M. Cyprien Jeansonnet livrait à la caresse du vent printanier sa tête auguste et candide, agréablement ronde, classiquement glabre et dont la bouche spirituelle contrastait avec des yeux limpides, d’une tranquille naïveté. Il avait posé son chapeau de soie sur ses genoux et laissait flotter ses longs cheveux gris. Ainsi, tressautant et inquiété par la rapidité de la course, il franchit le boulevard des Capucines, la rue Royale, la place de la Concorde, le pont, et pénétra dans l’ombre studieuse de la rive gauche.

— Ici, dit-il, car c’était son habitude de parler tout haut quand il se trouvait seul, ici l’exil commence et je comprends que l’on se retire dans ces parages quand on a l’intention de travailler. Pour moi, dès que j’ai traversé la Seine, toutes les rues sont un peu de l’Université : je retrouve mes remords d’écolier qui n’a pas fait son devoir et j’ai envie de m’excuser auprès des passants en qui je crois reconnaître mes anciens professeurs. Le fainéant s’est changé en paresseux, voilà tout. Et quel paresseux !…

— Vous dites ? s’écria le chauffeur en tournant vers son client une face apoplectique.

— Rien ! Rien ! se hâta de répondre M. Jeansonnet.

Là-dessus il se couvrit, car la rue Bonaparte est fraîche. Bientôt, la voiture s’arrêta rudement, au bruit définitif d’un levier actionné par une main furieuse. M. Jeansonnet descendit, compta trois francs et vingt-cinq centimes, qu’il remit au chauffeur avec un timide sourire. Puis il vérifia le numéro d’une maison noire et vétuste, s’engouffra sous un porche gigantesque et s’adressa à une concierge qui semblait née avec la maison. La concierge accueillit l’intrus en branlant la tête, comme Si elle répondait non d’avance à toutes ses questions.

  1. COPYRIGHT BY HENRI DUVERNOIS, 1919, TOUS DROITS RÉSERVÉS.