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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/29

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L’AMITIÉ D’UN GRAND HOMME
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n’est pas blasée sur la mer, comme nous autres de Crevillc, et elle y fait encore attention. Elle me conte les histoires de Bigalle qu’elle appelle monsieur avec un M majuscule. Voyez-vous, Carlingue, l’humanité, quoi qu’on veuille, se partage en maîtres et en domestiques. Sylvie a une âme de domestique. Elle est heureuse et fière de servir M. Bigalle, d’essuyer ses accès de mauvaise humeur et de coller sur des albums les articles où l'on parle de lui. Cela ne m’étonne pas. Je suis un des rares indépendants de la famille.

— Amenez-la-nous.

— Elle vous assommera.

— Ma femme m’a prié de vous inviter tous deux à dîner pour le vendredi, huit juillet. « II s’agit, m’a-t-elle dit, de rendre service à ce bon M. Mâchemoure. »

— Je ne suis pas bon, Carlingue, et je m’en vante.

— Ne prenez pas pour un mauvais compliment ce qui n’est qu’un terme de sympathie.

— Quel intérêt peut présenter pour vous cette vieille demoiselle moustachue ? Voyons, je cherche…

— Ne cherchez pas.

— Si. Je ne déteste pas voir clair…

— Allons ! n’en parlons plus.

— Il faut pourtant que je sache si nous devons nous présenter chez vous, le huit juillet pour dîner ! Ne prenez pas la mouche à tout bout de champ, que diable ! Il est rudement difficile de s’entendre avec vous !

Charmant caractère ! M. Carlingue en suivait les méandres avec docilité, car il avait juré à sa femme de tenir son rôle jusqu’au bout, et de participer à la victoire dans la mesure de ses forces « Si Mâchemoure, qui n’est pas sot, s’aperçoit que nos amabilités n’ont pas d’autre but que de nous rapprocher de Bigalle, calculait-il, nous sommes perdus, car il nous ruinera dans l’esprit de Sylvie ! » Et il ingurgitait bravement un liquide apéritif qùi avait la couleur, l’épaisseur et jusqu’à l’odeur du bitume. Et il faisait tout son possible pour se passionner au placement du double-six.

— Est-ce que vous n’essayez pas de vous constituer ce qu’on appelle un salon ? jeta négligemment M. Mâchemoure en touillant les dominos.

— Nous en avons un ! riposta M. Carlingue en prenant l’air offusqué pour dissiper le soupçon qu’il pressentait ; nous en avons un, grâce à Lanourant, qui attirerait chez nous tout Paris, si nous le laissions faire.

Il avait l’air si naïf et si sincère que le quincaillier n’insista plus. Il couvrait d’un mépris égal l’écrivain et le compositeur « des valets, valets du public, valets de leur réputation, d’indignes amuseurs que l’on couvre de croix et de titres, car, à notre époque… »

Mais M. Carlingue ayant entendu la cloche du dîner se sauva et un membre du ciub se permit quelques plaisanteries à son endroit. Le membre du club était le chapelier de Creville. A force de prendre des mesures sur le crâne d’autrui, il avait des idées sur le cerveau humain. Et ces idées manquaient d’indulgence.

— M. Adolphe Carlingue est mon ami, déclara tout net M. Mâchemoure ; c’est un industriel de la plus haute valeur et je ne permettrai pas que l’on y touche. Tenez-vous-le pour dit, Babey, le café est à tout le monde. Vous avez droit tout juste à la table du fond, et encore !

— Kiss ! Kiss ! grinça le chapelier.

M, Mâchemoure haussa les épaules et, comme il n’avait pour passer sa fureur rien d’autre sous la main que le fox de l’établissement, il donna une forte gifle à la pauvre bête, qui s’enfuit en hurlant.