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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/26

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JE SAIS TOUT
Cet Homme Insupportable, Gonflé de vanité, plein de son moi à en éclater, fat jusqu’au comique, changeait d’âme en s’asseyant sur son tabouret

son siège ; mais cette pantomime achevée, il n’était plus qu’un artiste emporté par la musique.

Après le dîner, M.Lanourant joua du piano. M. et Mme Carlingue regrettaient que ce régal incomparable fût donné chez eux sans qu’ils eussent pu lancer quelques invitations. Mme Jeansonnet avait pris sur le rocking-chair la place de M. Mâchemoure et elle se balançait en mesure. Les portes-fenêtres, largement ouvertes sur la terrasse, laissaient entrer le ciel, la nuit bleue, la mer qui, aidés par la musique, baignaient tout de même de mystère et de poésie ces êtres voués à la médiocrité quotidienne.

Suzanne, que sa jeunesse rendait plus accessible à tant de beautés, s’était assise sur la terrasse et elle songeait qu’entre beaucoup de laideurs scintillaient tout de même, pour ceux qui savaient les goûter, des minutes éblouissantes.

Elle comprit l’amour, tout à coup. Il entra dans son cœur comme une marée brusque envahit une plage et la couvre en un instant. C’était trop de splendeurs à la fois pour un pauvre cœur inhabitué. La jeune fille éclata en sanglots. Quand elle releva la tête, la musique avait cessé. Tout le monde était allé se coucher sans s’occuper d’elle.

— Suzanne, murmura une voix timide.

— Lucien ! Parlez plus bas, plus bas…

— C’est moi. J’étais là… J’ai pleuré d’émotion… Si j’étais poète…

— Vous êtes poète, Lucien…

— Oui… Je viens de trouver le plus beau vers qui ait jamais été écrit.

— Dites…

— Voici : « Je vous aime. »

Suzanne faillit s’évanouir. Pour une phrase… pour une simple phrase !… Mais c’était celle-là qui devait conclure une nuit de révélations. C’était de cette petite phrase-là qu’elle avait soif ; c’était elle qu’elle attendait à travers les criailleries, les disputes, les mésententes, à travers les rancunes, les colères, les haines…

— Moi aussi, Lucien, dit-elle simplement, je vous aime. — Et elle répéta encore : « Je vous aime, je vous aime », pour la beauté que ces trois mots-là perpétuaient en elle, après la musique…