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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/21

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L'AMITIÉ D'UN GRAND HOMME
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— Ah ! vous le commissez ?

— Un peu. C’est mon mari !

— Par conséquent, décida Mme Carlingue, si ce jeune homme te salue, <includeonly></includeonly> ne lui répondras même pas, Suzanne, entends-tu ?

— Pourquoi, diable, interrogea Mme Jeansonnet, Cyprien est-il venu ici ? Vous ne croiriez pas qu’il y a un homme sur la terre pour détester la nature, les arbres et l’océan. Cet homme, c’est lui. Moi, qui tiens de la nymphe et de la dryade, j’ai eu la chance de tomber sur ce phénomène unique ! M. Jeansonnet ne comprend les arbres qu’entourés de grilles et les fleurs qu’au marché de la Madeleine. Il m’a déclaré, un jour, que rien ne lui paraissait plus bête qu’une montagne ! Quand il est dans le train, il lit ses journaux ! M. Carlingue est négociant, lui, eh bien ! l’autre soir, je l’ai surpris, accoudé ici, en train de contempler le crépuscule.

— Cela m’arrive souvent, déclara M. Carlingue ; je ne pose pas au poète, mais je ne passe pas un été sans me planter plusieurs fois devant l’infini.

— Tu ferais mieux de te reposer complètement, opina Mme Carlingue, et de vivre comme une bête.

— Ce n’est pas donné à tout le monde ! soupira Mme Jeansonnet.

L’évocation de cet époux boulevardier la porta à considérer la mer avec une sympathie plus grande. D’ailleurs, tout paysage lui plaisait quand elle était sur le point de le quitter. Or, elle avait rédigé avant de partir une dépêche que sa femme de chambre avait ordre de porter au télégraphe au bout de huit jours, sauf contre-ordre. Cette dépêche, signée d’un nom imaginaire, rappelait Mme Jeansonnet pour affaire urgente. Elle se méfiait de Crevillc et elle n’avait pas tout à fait tort. Cette station balnéaire, entre deux plages célèbres qui l’écrasent, a perdu son charme primitif, sans acquérir l’élégance de ses voisines. Enfin, Mme Carlingue a l’hospitalité autoritaire. Elle règle le lever et le coucher de ses hôtes et leur emploi du temps. Elle entend qu’on lise à certaines heures et, qu’à d’autres, on s’étende rêveusement sur la terrasse. Mme Jeansonnet, accueillie à son arrivée avec enthousiasme, sentait cet enthousiasme décroître visiblement.

Quand Lucien et son parrain eurent disparu à l’horizon, Mme Carlingue prit la parole.

— Chère amie, dit-elle, nous aurons trois personnes pour le thé. Vous devinez qui ?

— Pas du tout ! fit Mme Jeansonnet, qui se redressa, intéressée.

— Nous désirons beaucoup nous lier avec Mlle Estoquiau, cousine de Fernand Bigalle, que nous voulons avoir pour notre salon. Vous êtes même le seul être au monde qui soit au courant de notre projet.

— Je l’avais déjà oublié ; cela peut vous garantir ma discrétion !


— Nous ne vous en demandions pas tant ! rétorqua Mme Gélif, froissée. Or les parents de Mlle Estoquiau vont nous rendre visite. C’est M. Mâchemoure, qui tient ici un commerce de quincaillerie, et à qui nous avons fait un gros achat pour entrer en relations. C’est M. Trastravat,notre agent de location et sa femme. Ces personnes sont très simples, je vous demanderai, ma chère amie, de les mettre à l’aise, en vous montrant familière et enjouée.

— Vous me rajeunissez avec vos observations ! remarqua aigrement Mme Jeansonnet. J’ai l’habitude de me montrer aimable envers tout le monde. Quelle mouche vous pique, ma chère amie ?

— Oh ! ma chère amie, nous sommes assez amies pour nous parler en vraies amies. Voulez-vous de la franchise ?

— C’est selon…

— Eh bien ! tenez pour assuré que, sans vous en rendre compte, vous dosez