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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/17

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L'AMITIÉ D'UN GRAND HOMME
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fit son entrée chez les Gélif, modeste à la façon d’un soldat qui amène devant ses supérieurs un prisonnier de marque.

— Madame, dit Fernand Bigalle, en baisant la main de la maîtresse de maison, pardonnez-moi de venir ainsi habillé, mais je sors de la séance de l’Académie et j’ai voulu, avant tout, ne pas arriver trop en retard. Mon vieil ami, Jeansonnet, m’a cueilli au passage.

Mme Gélif émit une vague réponse : « Trop honorée, maître… vraiment… » Les autres se taisaient et regardaient. Bigalle, qui est dénué d’éloquence, ne trouvait plus rien. M. Gélif fit les présentations. Tout à coup, on vit Bigalle s’arrêter devant Mme Chevêtrier, qui sourit faiblement.

— C’est vous, Aurélie ? murmura-t-il.

— Oui, Fernand… J’ai voulu voir si vous vous souviendriez de moi… Je vous présente mon mari.

— Vous vous connaissez ! s’écria Mme Gélif.

— Oui, oui, nous nous connaissions, dit Bigalle, mais nous ne nous étions pas vus… depuis…

— Certes, coupa Mme Chevêtrier, cela fait bien ce temps-là.

On les laissa. Mme Chevêtrier, dame blette, annulée, à laquelle personne ne prêtait jamais attention, avait rougi et paraissait plus animée que de coutume. M. Jeansonnet eut l’explication après le dîner.

— Regardez-la bien, lui dit Bigalle… C’est elle, ma fiancée… mon ex-fiancée. Le billet que vous avez reçu en 1882 était de sa main… Il ajouta :

— Elle est restée charmante. Comme jadis, on ne s’en aperçoit pas tout de suite. Son charme est lent à opérer, mais il est toujours infaillible…

M. Jeansonnet approuvait et pensait qu’il n’est que le cœur pour garder de semblables illusions et perpétuer un aveuglement aussi complet. La soirée était morne ; l’excellent repas n’avait pas réussi à sortir les convives de leur torpeur. Ils étaient là comme au spectacle où l’acteur doit faire tous les frais. Bigalle avait surtout de l’esprit dans les répliques. Il craignait le monologue et la conférence. Il fut donc assez terne au dîner, entre Mme Gélif et Mme Taurine, une veuve invitée pour sa beauté fatale et qui laissait tomber comme à regret une syllabe toutes les cinq minutes. Mais tandis qu’on servait le café, le grand écrivain s’installa auprès de Mme Chevêtrier et il fut, dès lors, éblouissant. Mme Taurine en conçut une vive rancune et il se forma un petit clan qui chuchota dans un coin : « C’est ça leur académicien ! — M. Poincillade est autrement spirituel, et il est bonnetier. Les Gélif sentent d’ailleurs que c’est raté ; Augustine est verte. Si j’avais su qu’il viendrait en jaquette, je n’aurais pas mis ma robe décolletée. — Est-ce qu’il va réciter quelque chose ? — Ah ! non, merci ; très peu pour moi. — Nos maris peuvent très bien faire un bridge ; faites donc un bridge, mes pauvres amis, ne vous gênez pas. — Benjamin a sommeil. — Je comprends ! Espérons que cette petite fête ne se renouvellera pas souvent — Pensez-vous : ils l’ont eu une fois ; ensuite ils pourront courir après lui ! — Rien ne m’ôtera de l’idée qu’il est venu pour retrouver Mme Chevêtrier. — Une personne sur laquelle on n’a jamais rien dit ! — Je me méfie des personnes sur lesquelles on ne dit rien ; c’est qu’elles cachent tout. — Qu’est-ce qu’on fait en Bourse, Garbotte ? — Il n’est que dix heures ; j’aurais parié qu’il était au moins onze heures et quart. — Taisez-vous, voilà Lucien ! — Eh bien Lucien, je crois que voilà une belle soirée ! — Ça nous change au moins des conversations d’affaires… »

Quand la maîtresse de maison se retrouva seule avec son époux, elle courut au téléphone et demanda le numéro des Carlingue.