Ouvrir le menu principal

Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/16

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
264
JE SAIS TOUT

— Monsieur, mon cousin regrettera infiniment.

M. Jeansonnet s’assit, les jambes coupées, et bégaya :

— Ce n’est pas possible. Il m’avait formellement promis.

— Avec sa santé, promettre et tenir font deux. Il est très malade.

— Je voudrais le voir.

— Il ne peut recevoir personne.

— Mademoiselle, les intérêts les plus sacrés…

— Monsieur, si vous m’aviez demandé mon avis, je vous aurais conseillé de ne pas compter sur mon cousin, qui ne sait jamais la veille s’il sera valide le lendemain.

— Veuillez lui dire que je suis là.

— Non, monsieur. Il dort.

— Je ne partirai pas sans lui avoir parié.

— C’est un peu fort !

— C’est ainsi.

— Eh bien, monsieur, puisque vous me poussez à bout, sachez que M. Bigalle n’est pas chez lui.

— Je n’en crois rien.

— Je puis vous faire visiter l’appartement de fond en comble.

— Mademoiselle, vous voyez l’état dans lequel je suis…

— Qu’y puis-je ?

M. Jeansonnet reconnut qu’il n’attendrirait point ce roc. Il y avait de la satisfaction dans la voix de Mlle Estoquiau, la joie d’une revanche prise sur l’importun qui avait pu, une fois, violer la consigne et en être récompensé par un verre de porto. Le vieillard s’inclina en silence et s’en fut. Il apprit de la concierge que M. Bigalle était parti vers trois heures et qu’il rentrerait d’une minute à l’autre. Malgré le courant d’air, M. Jeansonnet s’installa devant la porte cochère et monta la faction. À huit heures, Fernand Bigalle arriva tout doucement. Il rentrait en se promenant.

— Vous m’attendiez ? demanda-t-il ingénument.

M. Jeansonnet le mit au courant.

— Je vois, je vois, murmura Bigalle, Sylvie est terrible ! J’avais pris sur mon agenda une note au crayon ; elle l’aura effacée. Remontons. Je m’habille et je suis à vous.

— Non ! Non ! protesta M. Jeansonnet. Je ne suis plus capable d’affronter Mlle Estoquiau sans en tomber malade, Je vous emmène tel quel. La voiture des Gélif est là. On vous excusera d’être en jaquette. Vous vous laverez les mains là-bas…

À ce moment, une automobile s’arrêta. Une dame en sortit, érupée.

— Ça y est ! s’écria la dame. Vous nous aviez oublié ! Ne saviez-vous pas que vous dîniez chez nous ?

— Je le savais parfaitement, et j’allais m’en excuser, répondit Fernand Bigalle, mais, monsieur et moi nous sommes témoins dans une affaire d’honneur qui ne peut se remettre.

Ayant dit, il poussa vivement M. Jeansonnet dans l’automobile des Gélif, qui démarra.

— J’aime autant, conclut Bigalle, en allumant sa cigarette, ne pas assister à la crise de nerfs. Voyez-vous, cher monsieur, quand on a passé toute sa jeunesse à dîner en ville, il devient impossible, dans l’âge mûr, de se dépêtrer. Cela sent très bon dans cette voiture. Mme Gélif doit être une jolie femme… M. Jeansonnet détrompa le maître, sans trop insister. Il tremblait encore qu’il lui échappât. Toute la compagnie était assemblée sous les armes quand il