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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/15

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L'AMITIÉ D'UN GRAND HOMME
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silencieuse. La dame de la caisse lisait son feuilleton. Une demoiselle de comptoir s’amusait à réaliser la villa de ses rêves, avec des petits fours secs. Des mouches précoces se régalaient.

— Eh bien ! s’écria Mme Gélif, j’attends, moi ! Son accent était tel que la dame de la caisse sursauta et que la demoiselle de comptoir, d’un geste nerveux, fit s’écrouler le fragile édifice.

— Mais, madame, bégaya la patronne, vous m’avez téléphoné que le dîner était pour le quatorze juillet.

Désastre ! L’explication fut brève. Mme Gélif s’enquit de l’annuaire dans lequel on avait cherché son numéro de téléphone, pâlit de rage, murmura : « C’est bien. Je la repincerai ! » et, telle un grand capitaine, tâcha de faire tourner sa défaite en victoire. Elle fut aidée par M. Brevet en personne, qui parut, bouleversé, dans l’uniforme de sa profession, le bonnet blanc penché sur la tête.

— Laissez-moi agir, décida-t-il. J’y perdrai mon nom et même de l’argent, mais vos invités ne s’apercevront de rien. Il est cinq heures moins le quart. Rentrez tranquillement chez vous. À huit heures, je vous servirai un dîner merveilleux. J’ai l’habitude de ces tours de force. J’ajouterai même, à titre de dédommagement, des sorbets Bagration et des fraises rafraîchies à la Chantilly. Ah ! si je pouvais seulement savoir quels sont les bandits qui nous ont joué ce tour-là !

— Je peux vous l’apprendre, répliqua Mme Gélif, c’est M. et Mme Carlingue.

— De la rue Tronchet ?

— Oui. Demain nous nous entendrons et nous déposerons une plainte contre eux.

— Ce sont aussi de bons clients, murmura M. Brevet, faiblissant.

— Léopold, on pourrait leur dire qu’il ne faudrait pas s’amuser avec des choses aussi sérieuses, opina Mme Brevet.

— Je me charge d’eux, conclut Mme Gélif et je me passerai de votre concours. Que tout soit bien réussi ce soir, c’est l’essentiel. Il y va de votre réputation.

Pour faire descendre le sang qui lui incendiait le visage, Mme Gélif rentra à pied en méditant des projets de vengeance, heureuse, d’ailleurs, comme un joueur de poker qui a éventé un bluff. Tandis qu’elle souriait à diverses combinaisons, M. Jeansonnet préparait sa toilette de gala, en répétant les vers de la Bonne soirée :


C’est bal à l’ambassade anglaise ;
Mon habit noir est sur la chaise,
Les bras ballants ;
Mon gilet bâille et ma chemise
Semble dresser pour être mise
Ses poignets blancs.


— Ah ! vieux fou, pensait-il tout haut, ne ferais-tu pas mieux de rester ici avec tes amis les moineaux et quelque bon livre, au fond de ton fauteuil, en robe de chambre et en pantoufles !

Il trouva, l’attendant, l’automobile des Gélif et débarqua chez Bigalle où il se cogna dans Mlle Estoquiau.

— Vous désirez, monsieur ? interrogea cette personne, sans aménité

— Mais, mademoiselle, c’est aujourd’hui le 12 juin.

— Sans doute, monsieur. Et après ?

— Je viens chercher le maître, pour dîner.

— Pour dîner ?

— Oui, chez les Gélif… C’est bien entendu. Il l’a noté sur son agenda.