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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/14

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JE SAIS TOUT

— Écoute, le téléphone va sonner… que dis-je ? Il sonne. Il en est temps encore. Je confirme ou je ne confirme pas ?

Fouetté par sa compagne, M. Carlingue ouvrit les bras, indécis.

— Allô ! dit Mathilde… Oui, c’est bien moi… Bon… Oui, oui… je confirme… le quatorze juillet ; mais je vous prie de ne plus me déranger… Bonsoir ! Mme Carlingue esquissa un petit pas fantaisiste, alla à son époux et le baisa au front.

— Va, fit-elle avec indulgence, va vendre tes casseroles et tes daubières, mon pauvre Bibi. Tu n’es bon qu’à cela. Et laisse-moi la direction de nos affaires mondaines. Tu n’y connais rien. Tu ne sais pas t’amuser. Tu vois petit. Ce n’est pas de ta faute : tu as eu des commencements difficiles. Quand on a eu des commencements difficiles, on voit toujours petit. Eh bien, file… tu restes là, planté sur tes jambes. Je t’hypnotise ?

M. Carlingue contemplait, en effet, sa femme, avec une admiration où entrait un peu d’effroi.


iv. — LE DÎNER


Le grand jour arriva. Ce fut, pour le commun des mortels, un jour comme un autre. Mme Gélif estima qu’il était tout revêtu de solennité et que les dieux bienveillants avaient voulu, spécialement pour son dîner, que le ciel fût clément, pur de toute menace, l’air sans lourdeur et qu’il ne fît ni trop chaud ni trop froid. De ce côté, tout allait bien. De sept heures du matin à quatre heures de l’après-midi, M. Gélif, prévoyant la tornade, ne parut point. A quatre heures, il trouva sa femme en proie à toutes les affres de l’inquiétude.

— Leniotte et Brevet sont en retard, confia-t-elle à son mari. Leur cuisinier devrait déjà être là. Ne nous énervons pas, de grâce. Je vois déjà que tu t’énerves ; cela ne manquera pas de me gagner et je serai folle. Occupe-toi de cet idiot de Jeansonnet. Il serait capable d’oublier d’aller chercher le maître. Du sang-froid. Tu te charges de Jeansonnet. Prête-lui l’automobile. Je crois que je ne te demande pas un effort au-dessus de ton intelligence ? Moi, je vais chez Leniotte et Brevet. Je leur dirai ma façon de penser. Ou plutôt, non… Nous avons besoin d’eux… Je me réserverai de leur envoyer leurs quatre vérités en payant la note. Demande aussi à ton comptable d’inscrire les noms des invités sur de petits bouts de carton. Cela se fait. On ne se donne plus le bras pour passer dans la salle à manger ; on passe en vrac. Il faut que cela soit à la fois luxueux et à la bonne franquette. J’ai préparé une note pour les journaux : « Dîner intime, suivi de causerie, chez Mme et M. Alfred Gélif. Remarqué parmi les convives : le maître Fernand Bigalle, de l’Académie Française ; M. et Mme Garbotte ; Mlle Pellicault ; M. et Mme Roboarn ; M. Raymond ; M. et Mme Chevêtrier ; M. et Mme Maubèche ; M. Espaure ; Mme Taurine ; M. et Mme Grinelle ; M. Bernache ; M. Roquetin, etc… »

— Quels sont les « et cætera » ?

Mme Pétaminaire, qui a un nom ridicule, et Jeansonnet, qui est bien assez vaniteux pour ne pas avoir besoin de lire son nom dans les feuilles.

— Mets-le tout de même.

— Soit. Je n’ai pas le temps de discuter. Mais laisse-moi te dire qu’il est un peu agaçant, dans notre situation, de publier une liste pareille, qui a l’air d’avoir été prise dans le Bottin.

— Ce sont nos amis.

— Inutile de le répéter ; je le déplore assez.

Chez Leniotte et Brevet, Mme Gélif frémit des rentrée. La boutique était