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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/11

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L'AMITIÉ D'UN GRAND HOMME
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— Nous pouvons danser ensemble, maman ne viendra me chercher que dans une heure.

— Elle ne me mangerait tout de même pas !

— Non, mais, moi, elle me dévorerait ! Pensez donc !…

— Je ne vous aurais pas reconnue…

— J’avais sept ans quand nos parents se sont fâchés !

— Moi, dix. Dansons, Suzanne. Reconstituons la raison sociale Gélif et Carlingue au son de Clarisse,

— Dire que nous plaisantons sur un sujet qui a terrifié mon enfance !

Quand M. Jeansonnet apprit de Lucien l’identité de sa danseuse, il frémit et présenta des objections. Si l’on savait ! On ne manquerait pas de l’accuser de complicité. Lucien le rassura et revint bientôt à Suzanne.

— Quel dommage, soupira-t-elle, que nos parents se soient brouillés ! Nous allons avoir un salon très intéressant. D’abord, Lanourant, le grand compositeur, nous a promis de venir. Et nous espérons avoir aussi Fernand Bigalle. J’ai tant d’admiration pour lui ! C’est très amusant d’organiser un salon ! Père se donne un mai ! Figurez-vous…

Elle s’arrêta :

— Je vous en ai déjà trop dit, Lucien ; j’oubliais…

— Une confidence en vaut une autre, Suzanne. Fernand Bigalle est à nous ! Gardez ce secret.

— Je vous le jure, Lucien. Quoiqu’il advienne, promettez-moi que vous ne croirez jamais que je vous ai trahi. Je sais que l’on va faire l’impossible à la maison pour que Bigalle vienne au moins une fois… Elle ne put s’empêcher de sourire en songeant aux trésors de ruse que dépensait Mme Carlingue pour séduire le grand homme. Ayant appris que Mlle Estoquiau, intendante du grand écrivain, était née à Gréville-sur-Mer où elle avait encore des parents — M. Mâchemoure quincaillier, M. Trastravat, agent de location et Mme Trastravat, — Mme Carlingue venait de décider de passer la saison sur cette plage. Elle espérait arriver au maître par cette voie détournée.

— Ce qui serait amusant, insinua Lucien à Suzanne, ce serait de nous retrouver au bord de la mer. Où irez-vous ?

— Nous n’irons pas au bord de la mer, balbutia Suzanne, non, nous irons à Aix-les-Bains, je crois, ou à la Bourboule. Ce mensonge lui coûta, car elle trouvait Lucien charmant, un peu par esprit de contradiction et aussi parce que les malheurs de Roméo et Juliette l’avaient toujours émue aux larmes.

M. Jeansonnet, qui observait tout cela de son coin, voyait naître sous ses yeux un roman ingénu, auquel il eût Collaboré de tout son cœur, s’il n’avait pas jugé cette collaboration superflue. Vers quatre heures, il se précipita dans la pièce où bostonnaient les jeunes gens et leur glissa : « Mme Carlingue arrive.» Trop tard ! Mme Carlingue était là, toute en or, en chinchilla, en perles et en plumes de paradis. Suzanne salua Lucien cérémonieusement et se retira, suivie de sa mère, qui lui demanda :

— Comment s’appelle ce monsieur ?

— Plutarque, répondit Suzanne au hasard.

— Si c’est un parent de l’écrivain, répliqua bonnement Mme Carlingue, tu pourras l’inviter à nos petits jeudis*

Car le premier et le dernier jeudi du mois étaient Consacrés au menu fretin, les deux autres aux invités de marque. Mme Carlingue réfléchit un moment et corrigea :

— S’il peut nous amener son parent, qu’il vienne à un grand jeudi, bien entendu.