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de la parole, à ce culte désintéressé des idées qui est la joie religieuse de l’esprit [1].

Sous une forme romanesque, qui m’empêche de les citer, Camille Mauclair, dans le Soleil des Morts, a donné de ces soirées des tableaux d’une admirable pénétration ; lisez-les, ou plutôt relisez-les, car je pense qu’il n’est ici personne qui ne les connaisse [2].

Voici enfin l’une des nombreuses et très belles pages qu’Henri de Régnier a consacrées au maître aimé :

C’est entre ces humbles murs, à certains soirs de fête spirituelle, que furent dites les choses les plus fines et les plus fortes sur la vie, l’art et la poésie qui est leur rencontre réciproque. Nous y entendîmes se formuler des paroles précieuses, en ses thèmes fondamentaux et ses arabesques accessoires, pour quelques auditeurs qui en entrevirent la merveille, une des plus hautes, des plus belles et des plus extraordinaires rêveries humaines. Instants, hélas ! sans retour, que n’oublieront pas ceux qui ont assisté à ce mémorable spectacle nocturne, à cette auguste consultation d’un homme par lui-même, aux débats de son anxiété ou à l’extase de sa certitude.

Un silence ; puis le geste hiératique devenait familier ; l’esquisse merveilleuse s’éparpillait en croquis légers ; la haute théorie s’enguirlandait d’anecdotes charmantes qui, exquises dans leur grâce ou plaisantes en leur malice, valaient un rire juste et sobre [3].

Je parlais tout à l’heure des fondateurs de religions ; vous en connaissez l’histoire, presque toujours la même ; le maître disparu, on se disperse ; les uns édifient des petites chapelles ; les autres s’isolent ; les autres se mêlent à la foule. Mais la religion nouvelle reste pourtant vivante. Pourquoi cela ? Parce qu’entre tous les disciples il subsiste ce lien, le souvenir du maître. Les jeunes religions n’ont pas d’autre unité.

Un poète français, dont je parlerai tout à l’heure, mais dont je

  1. Albert Mockel : Mallarmé, un héros.
  2. Tout récemment encore, Laurent Tailhade, dans l’un des pittoresques et brillants articles de la série Quelques fantômes de jadis, décrivait les mardis de la rue de Rome. (Oui, 5 octobre 1918.)
  3. Henri de Régnier : Figures et Caractères, 120.