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LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

émergée était autrefois immergée et inversement ; ce fait est mis en évidence par Aristote dans ie livre des Météores ; il ne dit pas, toutefois, qu’il le faille attribuer au changement de l’apogée solaire. »

Albert ne détaille pas davantage sa théorie ; mais il est aisé, croyons-nous, de suppléer à ce que sa concision ne nous dit pas. Il fait allusion à des pensées qui n’étaient point nouvelles pour ses contemporains ; Robert Grosse-Teste, et Roger Bacon après lui avaient insisté[1] sur la très grande différence qui devait exister entre le climat de l’hémisphère boréal et le climat de l’hémisphère austral parce que l’apogée du Soleil se trouve, présentement, au nord de l’Équateur et le périgée au sud ; le climat de l’hémisphère boréal était, de ce chef, beaucoup plus tempéré que celui de l’hémisphère austral ; au gré de Grosse-Teste et de Bacon, ce dernier hémisphère devait être inhabitable. Cette différence de climat entraîne nécessairement une différence dans le régime des pluies, dans l’abondance des cours d’eau, partant dans le rapport entre la surface terrestre émergée et la surface immergée. Lorsque le mouvement lent qui l’entraîne aura fait passer l’apogée du Soleil au sud de l’Équateur, la valeur de ce rapport qui convient aujourd’hui à l’hémisphère boréal conviendra désormais à l’hémisphère austral et inversement ; il y aura changement dans la distribution des continents et des mers.

Il n’est pas douteux que telle ne soit la pensée d’Albert de Saxe ; on voit qu’elle ne fait appel à aucune influence astrologique mystérieuse ; elle ne fait, comme les réflexions de Robert Grosse-Teste et de Roger Bacon, qu’attribuer une importance excessive à une différence très réelle d’ailleurs.

On eût pu, contre l’hypothèse d’Albert de Saxe, reprendre une argumentation semblable à celle que développait déjà le Liber de elementis ; si la circulation de l’apogée solaire devait entraîner une complète perturbation dans la figure des terres et des mers, l’histoire, dont l’expérience est déjà vieille de milliers d’années, mettrait en évidence une part de ce changement. Buridan admettait, lui aussi, que les Océans pourraient un jour prendre la place des continents et inversement, mais il avait soin de supposer cette permutation si lente que l’histoire ne la pût contester.

  1. Voir : Seconde partie, ch, VII, § IV ; t. III, pp. 416-417.