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LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE


la même chose ; l’argumentation qui va être exposée contre ce raisonnement s’applique aussi à celui qui invoque l’ἀντιπερίστασις.

» À ceux qui tiennent ces raisonnements, il faut, tout d’abord, poser cette question : Celui qui jette violemment une pierre, est-ce en poussant l’air qui se trouve derrière la pierre qu’il contraint celle-ci à prendre un mouvement contre nature ? Ou bien celui qui lance la pierre cède-t-il aussi à cette pierre une puissance motrice (ϰινητιϰὴ δύναμις) ?

» S’il ne cède à la pierre aucune puissance, si c’est seulement en chassant l’air qu’il meut ainsi la pierre ou que la corde meut la flèche, quel avantage y avait-il donc à appliquer la main à la pierre ou, à la flèche, la corde de l’arc ? On pourrait, en effet, sans faire application de l’une ni de l’autre, poser simplement la flèche au bout d’un morceau de bois semblable à une ligne déliée, faire de même pour la pierre, puis, à l’aide de dix mille machines, chasser une grande quantité de l’air qui se trouve derrière ces corps ; évidemment, en effet, plus grande sera la quantité d’air ébranlée, plus violent sera le mouvement qui lui est donné, et mieux cet air sera capable de chasser le projectile, plus loin il le pourra lancer ; or, lors même que vous auriez posé la flèche ou la pierre comme sur une ligne ou sur un point dénué de toute largeur, lors même que vous auriez mis en mouvement, à l’arrière, tout l’air possible avec toute la force possible, la flèche [ni la pierre] ne sera pas déplacée d’une coudée ; si donc l’air, poussé avec une force beaucoup plus grande, n’a pas mû ces corps, il est bien évident que, pour les projectiles et les traits, ce n’est pas l’air chassé par la main ou par la corde qui est le moteur. Pourquoi, en effet, cet air serait-il plus apte à accompagner le projectile si l’instrument de jet est appliqué à ce projectile que s’il ne l’est pas ? Et d’ailleurs, puisque la corde est immédiatement appliquée à la flèche, et la main à la pierre, puisqu’il n’y a, entre elles, aucun intervalle, quel serait donc cet air qui est mis en mouvement derrière le projectile ? Quant à l’air qui se trouve sur les côtés, s’il est mis en mouvement, qu’importe au projectile ? Cet air et le projectile sont chassés chacun pour son compte.

» Par ces considérations et par beaucoup d’autres, on doit reconnaître qu’il est impossible que les corps mûs par violence soient mis en mouvement de cette façon. Il est nécessaire, au contraire, qu’une certaine puissance motrice incorporelle soit cédée au projectile par l’instrument de jet (Ἀλλ' ἀνάγϰη ϰινητιϰήν τινα δύναμιν ἀσώματον ἐνδίδοσθαι ὑπὸ τοῦ ῥιπτοῦντος τῷ ῥιπτουμένῳ) ; l’air