Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 2.djvu/260

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

spontanée, ne fut point du goût de l’empereur d’Allemagne, qui en témoigna sa mauvaise humeur. Le drame, qui se jouait depuis sept mois, se fermait brusquement, par un dénouement assez terne, sans l’apothéose avec parade, orchestres militaires, acclamations, que l’on avait rêvée et dont l’Empereur s’était plu à organiser le spectacle. En cette circonstance, que je vais faire connaître, Thiers fut le plus avisé et fit la nasarde à Bismarck.

L’empereur Guillaume, sollicité par son État-Major, tenait surtout à donner, comme récompense à son armée, la joie d’une promenade triomphale dans la capitale vaincue par la famine ; il eût voulu que ses soldats pussent parler de leur entrée à Paris, comme les nôtres avaient raconté jadis leur entrée à Vienne, à Berlin, à Madrid, à Moscou. Ce projet lui tenait au cœur ; Thiers l’avait deviné, lorsque Bismarck lui dit : « Plutôt que de renoncer à pénétrer dans Paris, ce qui est notre droit, le droit du vainqueur, j’aimerais mieux vous abandonner Belfort. » Bismarck ne faisait point là un sacrifice bien pénible, car l’État-Major allemand se souciait peu de Belfort, qui n’a d’importance que pour défendre l’Alsace contre une invasion allemande venant du grand-duché de Bade. Thiers repoussa énergiquement toute idée d’une entrée à Paris ; peu à peu son argumentation fut moins vive et il finit pas se laisser vaincre, à certaines conditions que Bismarck ne put refuser d’accepter, car elles garantissaient le respect des articles stipulés et empêchaient les hostilités de renaître avec fureur.

À cette heure même, Paris contenait cinq cent mille gardes nationaux armés. Si l’armée allemande eût occupé Paris, il est probable, sinon certain, que des coups de fusil eussent été tirés contre elle, par des individus isolés, ou par des groupes révolutionnaires qui avaient tout à redouter d’un retour à un régime régulier. C’était exposer les troupes allemandes à tomber dans un guet-apens, et c’était exposer la ville à une exécution militaire qui eût été sans pitié. Des deux parts, le péril était trop grand, la responsabilité était trop grave, et, d’un commun accord, on reconnut qu’il serait criminel de courir, sans nécessité absolue, les hasards d’une pareille aventure.

Cependant on ne pouvait refuser de donner satisfaction au désir exprimé par l’Empereur. On adopta un moyen terme, qui, tout en tenant compte des exigences de chacun, mécon-