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Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 3.djvu/92

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CXIV

Ô trois et quatre fois malheureuse la terre,
Dont le Prince ne voit que par les yeux d’autruy,
N’entend que par ceux-là, qui respondent pour luy,
Aveugle, sourd, et muet, plus que n’est une pierre !

Tels sont ceux-là, Seigneur, qu’aujourd’huy l’on reserre
Oysifs dedans leur chambre, ainsi qu’en un estuy,
Pour durer plus long temps, et ne sentir l’ennuy
Que sent leur pauvre peuple accablé de la guerre.

Ils se paissent enfans, de trompes et canons,
De fifres, de tabours, d’enseignes, gomphanons,
Et de voir leur province aux ennemis en proye.

Tel estoit cestui-là, qui du haut d’une tour,
Regardant ondoyer la flamme tout autour,
Pour se donner plaisir chantoit le feu de Troye.

CXV

Ô que tu es heureux, si tu cognois ton heur,
D’estre eschappé des mains de ceste gent cruelle,
Qui sous un faux semblant d’amitié mutuelle
Nous desrobbe le bien, et la vie, et l’honneur !

Où tu es, mon Dagaut, la secrette rancueur,
Le soin qui comme un hidre en nous se renouvelle,
L’avarice, l’envie, et la haine immortelle
Du chetif courtisan n’empoisonnent le cœur.

La molle oisiveté n’y engendre le vice,
Le serviteur n’y perd son temps et son service,
Et n’y mesdit on point de cil qui est absent :

La justice y a lieu, la foy n’en est bannie,
Là ne sçait-on que c’est de prendre à compagnie,
À change, à cense, à stoc, et à trente pour cent.

CXVI


Fuyons, Dilliers, fuyons ceste cruelle terre,
Fuyons ce bord avare, et ce peuple inhumain,
Que des Dieux irritez la vengeresse main
Ne nous accable encor' sous un mesme tonnerre.