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LXXXVI

 
Marcher d’un grave pas et d’un grave souci,
Et d’un grave souris à chacun faire feste,
Balancer tous ses mots, respondre de la teste,
Avec un Messer non, ou bien un Messer si :

Entremêler souvent un petit Et cosi,
Et d’un Son Servitor contrefaire l’honneste,
Et comme si lon eust sa part en la conqueste,
Discourir sur Florence, et sur Naples aussi :

Seigneuriser chacun d’un baisement de main,
Et, suivant la façon du courtisan Romain,
Cacher sa pauvreté d’une brave apparence :

Voilà de ceste Court la plus grande vertu,
Dont souvent mal monté, mal sain, et mal vestu,
Sans barbe et sans argent on s’en retourne en France.

LXXXVII

D’où vient cela, Mauny, que tant plus on s’efforce
D’eschapper hors d’ici, plus le Dœmon du lieu
(Et que seroit-ce donc si ce n’est quelque Dieu ?)
Nous y tient attachez par une douce force ?

Seroit-ce point d’amour ceste allechante amorce,
Ou quelque autre venim, dont après avoir beu
Nous sentons nos esprits nous laisser peu à peu,
Comme un corps qui se perd sous une neuve escorce !

J’ai voulu mille fois de ce lieu m’estranger,
Mais je sens mes cheveux en feuilles se changer,
Des bras en longs rameaux, et mes pieds en racine.

Bref, je ne suis plus rien qu’un vieux tronc animé,
Qui se plaint de se voir à ce bord transformé,
Comme le myrte Anglois au rivage d’Alcine.

LXXXVIII

Qui choisira pour moy la racine d’Ulysse ?
Et qui me gardera de tomber au danger,
Qu’une Circe en pourceau ne me puisse changer,
Pour estre à tout jamais fait esclave du vice ?