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Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 3.djvu/61

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XLII

C’est ores, mon Vineux, mon cher Vineux, c’est ore
Que de tous les chetifs le plus chetif je suis,
Et que ce que j’estois, plus estre je ne puis,
Ayant perdu mon temps, et ma jeunesse encore.

La pauvreté me suit, le souci me devore,
Tristes me sont les jours, et plus tristes les nuicts :
Ô que je suis comblé de regrets et d’ennuis !
Pleust à Dieu que je fusse un Pasquin ou Marphore,

Je n’aurois sentiment du malheur qui me poingt :
Ma plume seroit libre, et si ne craindrois point
Qu’un plus grand contre moy peust exercer son ire.

Asseure toy, Vineux, que celuy seul est Roy,
À qui mesme les Rois ne peuvent donner loy,
Et qui peult d’un chacun à son plaisir escrire.

XLIII

Je ne commis jamais fraude, ne malefice,
Je ne doutay jamais des poincts de nostre foy,
Je n’ai point violé l’ordonnance du Roy,
Et n’ai point esprouvé la rigueur de justice :

J’ay fait à mon seigneur fidelement service,
Je fais pour mes amis ce que je puis et doy,
Et croy que jusqu’ici nul ne se plaint de moy,
Que vers luy, j’aye fait quelque mauvais office.

Voila ce que je suis. Et toutefois, Vineux,
Comme un qui est aux Dieux et aux hommes haineux
Le malheur me poursuit et toujours m’importune :

Mais j’ai ce beau confort en mon adversité,
C’est qu’on dit que je n’ay ce malheur merité,
Et que digne je suis de meilleure fortune.

XLIV

Si pour avoir passé sans crime sa jeunesse,
Si pour n’avoir d’usure enrichi sa maison,
Si pour n’avoir commis homicide ou traison,
Si pour n’avoir usé de mauvaise finesse,