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Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 3.djvu/119

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CLXXVII

Si la vertu, qui est de nature immortelle,
Comme immortelles sont les semences des cieux,
Ainsi qu’à nos esprits, se monstroit à nos yeux,
Et nos sens hebetez estoient capables d’elle,

Non ceux-là seulement qui l’imaginent telle,
Et ceulx ausquels le vice est un monstre odieux,
Mais on verroit encor les mesmes vicieux
Épris de sa beauté, des beautez la plus belle.

Si tant aimable donc seroit ceste vertu
À qui la pourroit voir, Vineux, t’esbahis-tu
Si j’ay de ma Princesse au cœur l’image empreinte ?

Si sa vertu j’adore, et si d’affection
Je parle si souvent de sa perfection,
Veu que la vertu mesme en son visage est peinte ?

CLXXVIII

Quand d’une douce ardeur doucement agité
J’userois quelque fois en louant ma Princesse
Des termes d’adorer, de celeste ou Deesse,
Et ces tiltres qu’on donne à la Divinité,

Je ne craindrois, Melin, que la posterité
Appellast pour cela ma Muse flateresse :
Mais en louant ainsi sa royale hautesse,
Je craindrois d’offenser sa grande humilité.

L’antique vanité avecques tels honneurs
Souloit idolâtrer les Princes et Seigneurs :
Mais le Chrestien qui met ces termes en usage,

Il n’est pas pour cela idolâtre ou flateur :
Car en donnant de tout la gloire au Createur,
Il loue l’ouvrier mesme, en louant son ouvrage.

CLXXIX

Voyant l’ambition, l’envie, et l’avarice,
La rancune, l’orgueil, le desir aveuglé,
Dont cet âge de fer de vices tout rouglé
A violé l’honneur de l’antique justice :