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Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 3.djvu/11

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loutreys, que les Regrets et les Antiquitez du premier tirage, bien que paginés séparément, pourraient bien avoir été réunis ensemble avec le seul privilège général qui suit les Antiquitez.

Quant à l’affaire du carton, je ne vois guère qu’une façon de l’expliquer, et voici comme je l’entends :

Dans les Lettres de Joachim du Bellay, publiées par M. Pierre de Nolhac en 1883, il y en a une — la VIIe — où le poète écrit au cardinal du Bellay, son cousin :

« …Étant de retour en France, je fus tout esbahy que j’en trouvé une infinité de coppies imprimées tant à Lyon que Paris, dont je mys de ce temps là quelques imprimeurs en procès, qui furent condamnés en amendes et réparations comme je puys monstrer par sentences et jugements donnez contre eux[1]. Voyant donc qu’il n’y avoit aulcun remède et qu’il m’estoit impossible de supprimer tant de coppies publiées partout, joinct que le feu Roy[2] (que Dieu absolve) qui en avait lu la plus grande partie, m’avait commandé de sa propre bouche d’en faire ung recueil et les faire bien et correctement imprimer, je les baillé à ung imprimeur sans aultrement les revoir. »


Je conclus de ce passage que Joachim dut soumettre son livre en épreuves au roi Henri II, et que ce fut sur ses observations que les huit sonnets, objet du carton du premier tirage, furent retranchés de l’édition des Regrets destinée au public.

On dira peut-être qu’ils n’étaient pas plus méchants que les autres. J’en tombe d’accord. Il y en a même deux dans le nombre — je veux parler des sonnets CVII et CVIII — qui sont tout à fait bénins et seraient mieux à leur place dans les Antiquitez. Aussi ne suis-je pas éloigné de croire qu’ils ne durent leur suppression qu’à cette circonstance qu’ils faisaient partie de la feuille commençant et finissant par les sonnets qui n’avaient pas eu l’heur d’agréer au roi. Les sonnets CV et CIX étaient dirigés contre le pape Jules III. Or, le roi Henri II, tout en ayant beaucoup souffert de ses foudres d’excommunication, ne pouvait passer à Joachim d’avoir l’air de le venger de cette sanglante injure. Le sonnet CXI visait le pape régnant Paul IV qui, à peine élu, était parti en guerre contre l’Espagne et que la France avait intérêt à ménager.

  1. Or, les Regrets ne circulaient pas seulement en copies imprimées, mais encore en copies manuscrites dont les premières, s’il faut en croire J. du Bellay, avaient été faites à Rome par un nommé Le Breton qui « les vendoit aux gentilzhommes françois qui pour lors estoient » dans cette ville. Et ces copies étaient devenues si nombreuses, qu’on en trouve encore aujourd’hui — des sonnets les plus libres — dans certains manuscrits de la Bibliothèque Nationale et de quelques autres Bibliothèques des départements et de l’étranger.
  2. Henri II