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CXLII

Cousin parle tousjours des vices en commun,
Et ne discours jamais d’affaires à la table,
Mais sur tout garde toy d’estre trop veritable,
Si en particulier tu parles de quelqu’un.

Ne commets ton secret à la foy d’un chacun,
Ne di rien qui ne soit pour le moins vray-semblable :
Si tu mens, que ce soit pour chose profitable,
Et qui ne tourne point au deshonneur d’aucun.

Sur tout garde toy bien d’estre double en paroles,
Et n’use sans propos de finesses frivoles,
Pour acquerir le bruit d’estre bon courtisan.

L’artifice caché c’est le vray artifice :
La souris bien souvent perit par son indice,
Et souvent par son art se trompe l’artisan.

CXLIII

Bizet, j’aymerois mieux faire un bœuf d’un formi,
Ou faire d’une mousche un indique elephant,
Que, le bonheur d’autruy par mes vers estoufant,
Me faire d’un chascun le publiq ennemi.

Souvent pour un bon mot on perd un bon ami,
Et tel par ses bons mots croit (tant il est enfant)
S’estre mis sur la teste un chapeau triomphant,
À qui mieux eust valu estre bien endormi.

La louange, Bizet, est facile à chacun,
Mais la satyre n’est un ouvrage commun :
C’est, trop plus qu’on ne pense, un œuvre industrieux.

Il n’est rien si fascheux qu’un brocard mal plaisant,
Et faut bien, comme on dit, bien dire en mesdisant,
Veu que le louer mesme est souvent odieux.

CXLIV

Gordes, je sçaurois bien faire un conte à la table,
Et s’il estoit besoin contrefaire le sourd :
J’en sçaurois bien donner, et faire à quelque lourd
Le vray ressembler faux, et le faux veritable.