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raisins verts. Les villages sont déserts ! je ne sais ce que nous deviendrons[1]. »

Catherine venait d’arriver pour offrir son aide aux chirurgiens, et, suivie de Jean, elle parcourut, une cruche à la main, les granges où les blessés étaient étendus l’un contre l’autre.

Les blessures des Autrichiens surtout étaient affreuses, car la plupart étaient faites à coups de baïonnette, et la baïonnette de nos ancêtres de la Révolution était une lame triangulaire formidable, qui eut traversé un peuplier.

Les Français au contraire étaient presque tous atteints par des balles.

Au milieu de gémissements lamentables retentissait partout le cri de :

« À boire ! », jeté soit en français, soit en allemand.

Les Autrichiens étaient de beaux gaillards bien découplés, au teint coloré, à la fine moustache blonde : ils étaient vêtus de tuniques d’un blanc gris, comme les soldats des gardes françaises, et quelques-uns portaient sur la tête, encore fixés au menton par des jugulaires en écailles, des shakos de cuir, semblables à des bonnets d’évêques : ceux qui frappèrent le plus le petit tambour étaient les chasseurs de Le Loup, ainsi appelés du nom du major qui les commandait. C’étaient des hommes superbes, vêtus d’un uniforme gris de brochet, à parements verts et à boutons jaunes.

Dans la cour de la ferme, on avait disposé plusieurs tables pour y opérer les pansements ou les résections, et les chirurgiens se multipliaient, manches retroussées et habits bas, au milieu des cris de douleur et des hoquets d’agonie.

Ce spectacle impressionna Jean ; à l’aspect de certaines figures contractées, de plaies béantes aux rebords violets, de membres coupés et jetés dans un coin, il sentit son cœur faiblir et de grosses gouttes de sueur perlèrent à ses tempes. — Il songea qu’il s’en était fallu de peu que la balle dont il était si fier le couchât dans un sillon, la figure exsangue et le corps froid, comme un pauvre diable de volontaire du 2e bataillon de la Meuse, qu’il fixait obstinément et qui ne remuait plus.

Dame Catherine, le voyant tout pâle, devina son émotion et lui tendit un cordial ; il but avidement quelques gouttes de la chaude liqueur, craignant de défaillir.

  1. Cette lettre fut imprimée au Moniteur du 29 septembre 1792 (archives de la guerre).