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et Loire — on peut nommer celui-là — suit dans un ordre relatif, ayant conservé ses armes.

« Citoyen général, dit le capitaine Péhu, en s’avançant au-devant du général Galbaud, nous ramenons le corps de notre chef, le commandant Beaurepaire ; nous n’avons pas voulu l’inhumer en terre ennemie et nous le conduisons à Sainte-Menehould.

— Je connais Beaurepaire, dit le général Galbaud en se découvrant ; il a dû mourir face à l’ennemi et vous donner à tous l’exemple du courage.

— Il a fait mieux, reprend le capitaine Péhu ; il commandait Verdun, il n’a pas voulu survivre à la honte de rendre une place de guerre sans l’avoir défendue : et quand les Prussiens sont entrés dans la ville, il s’est tué d’un coup de pistolet.

Le remous des fuyards a poussé Jean Cardignac jusqu’auprès du groupe funèbre : une émotion inexprimable envahit son cœur d’enfant :

Ainsi il y a des hommes capables de pareils héroïsme !

L’honneur est donc un bien supérieur à la vie !

Celui qui dort là, sous les plis du drapeau, a préféré quitter la vie que de laisser un nom terni !

Et une grosse larme roule sur les yeux de Jean : il regarde avec un saint respect ce cercueil, qu’à travers bois, de rares soldats fidèles ont ramené dans les lignes françaises [1], et dans sa jeune âme, commencent à se graver les grands mots de devoir et d’honneur, qui seront plus tard la devise de sa vie.

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Ce jour-là, par la faute de quelques centaines de lâches, le défilé des Islettes fut, pendant douze heures, complètement abandonné. La panique avait gagné toutes les troupes, malgré les efforts des chefs, et, si l’avant-

  1. Beaurepaire fut enterré le jour même, à Sainte-Menehould, dans le cimetière de la ville. D’après le témoignage d’une femme qui vit encore, assista à la cérémonie et se rappelle encore les coups de fusil tirés sur la fosse, il repose au-dessous de la première ou de la deuxième fenêtre de la chapelle de Sainte-Catherine, à droite du portail qui regarde l’Argonne. Or, aucun monument ne marque cette place et aucune fouille n’a été faite pour retrouver le corps, malgré les efforts du général Chanzy. La France est-elle donc si riche en dévouements héroïques qu’elle puisse oublier celui-là ? Et la vaillante petite ville de Sainte-Menehould, qui s’était honorée en offrant une place à la statue de Beaurepaire, jadis commandée à M. René de Saint-Marceaux, ne se décidera-t-elle pas à reprendre ce projet ? (Note de l’auteur.)