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Puis leur foule désordonnée envahit les abords du camp ; les cris de « trahison », que poussent toujours les mauvais soldats, éclatèrent sur le front de bandière, et, bousculant les volontaires du poste, la tourbe indisciplinée, formée par les trois bataillons qui marchaient en tête, essaya de se répandre au milieu des volontaires de la 9e demi-brigade.

Jean s’était trouvé entraîné dans ce tourbillon : un grand diable de grenadier, sans chapeau et sans arme, le voyant au bord de la route, l’avait pris par la main et entraîné en hurlant des phrases sans suite, au milieu desquelles l’enfant comprit que les Prussiens étaient victorieux et invincibles, que leurs bataillons couvraient les hauteurs du mont Saint-Michel, que c’était folie de leur résister, et qu’il fallait finir la guerre.

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Soudain, devant la multitude hurlante, deux hommes paraissent : le premier est le général Galbaud, commandant le camp de Biesme.

Il essaye de leur parler d’honneur, de vengeance, les conjure de se reformer, de rester avec lui pour défendre cette porte de la France ; mais ses paroles se perdent dans le tumulte.

L’autre est le lieutenant-colonel du bataillon d’Eure-et-Loir. Il n’a que vingt-sept ans et s’appelle Marceau : dans quatre ans il sera un des généraux les plus brillants de l’armée de Sambre-et-Meuse et tombera glorieusement sur le champ de bataille d’Altenkirchen. Ses yeux lancent des éclairs.

« Lâches ! leur crie-t-il, trois fois lâches, qui abandonnez la patrie ! »

Et, tirant son pistolet, il le braque sur la foule qui recule, en répétant le mot fatal : Trahison.

« Oui, trahison, crie encore Marceau ; mais trahison par vous et honte sur vos têtes ! Vous êtes indignes d’être Français ! »

Et nul ne sait comment tout cela va finir ; la plupart des fuyards, renonçant à entraîner les soldats de Bernadieu, se répandent sur la route, dans la direction de Sainte-Menehould ; d’autres tirent des coups de feu dans les arbres, lorsque soudain un groupe imposant et marchant en ordre se présente devant le maréchal de camp.

Quatre soldats portent sur leurs épaules un cercueil, recouvert d’un drapeau tricolore ; en tête marche un vieux capitaine, dont l’histoire a conservé le nom, le capitaine Péhu, et le reste du bataillon de Mayenne