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Le colonel Cardignac devait faire à Bruxelles un séjour assez long, car ses blessures l’avaient mis dans un état de faiblesse telle, que la convalescence fut des plus lentes. Il n’était plus d’ailleurs le robuste soldat qui avait, d’un pas alerte et rapide, parcouru l’Europe : vingt-trois ans de guerres, d’émotions, de captivité et de souffrances de toutes sortes l’avaient vieilli prématurément, et quand Jacques Bailly prévenu, arriva pour le ramener à Paris, il le trouva plus blanchi, plus affaibli encore qu’à son retour des prisons allemandes.

Il ne fallut rien moins que la tendre et fidèle affection de Lisette, les caresses de ses deux fils grandis et charmants, pour faire diversion aux émotions qui l’assaillirent dès son retour en France.

Celle qui le remua le plus profondément fut l’exécution du maréchal Ney.

Jusqu’au dernier moment il avait espéré que le brave des braves, inculpé du crime d’avoir abandonné les Bourbons pour revenir à son ancien maître au retour de l’île d’Elbe, serait épargné par les balles françaises ; et il versa des larmes amères en voyant que, ni le passé glorieux, ni les services rendus à la France par le vaillant soldat, n’avaient pu lui éviter les sanglantes vengeances de la politique ; il pleura encore en apprenant le massacre du général Brune, l’exécution de Labédoyère ; et renonçant à servir dans une armée où il n’y avait plus place pour les officiers restés fidèles au souvenir de Napoléon, il envoya sa démission au ministre de la guerre.

Sa fortune lui permettait de renoncer à la retraite de colonel à laquelle il avait droit : il ne la demanda point et dès lors se consacra tout entier à l’éducation de ses enfants.

Il s’occupa seul du début de leur instruction, et n’eut pas de peine à diriger leurs goûts vers la carrière des armes que, dès le jour de leur naissance, il avait ambitionnée pour eux.

Et si j’ai, mes enfants, intitulé Histoire d’une famille de soldats l’ensemble des trois livres dont Jean Tapin ouvre la série, c’est que les deux fils du colonel Cardignac, devenus officiers eux aussi, ont participé à toutes les guerres qui s’étendent de la conquête de l’Algérie jusqu’à la campagne d’Italie ; c’est que son petit-fils, Georges, né à la vie militaire comme officier à la veille de la funèbre catastrophe de 1870, a pris part à toutes les expéditions coloniales de la France, au Tonkin, au Soudan, au Dahomey et à Madagascar ; c’est qu’il vit encore à l’heure où j’écris, attendant comme