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Les Russes étaient retranchés fortement dans plusieurs redoutes qu’il fallut enlever avec des efforts inouïs ; il en résulta des deux côtés une perte énorme en hommes et en officiers.

Ney, Davoust, Murat se multipliaient.

Le sol était labouré par les boulets. À certains endroits les morts couvraient la terre : les sillons creusés par les projectiles s’emplissaient de sang.

Enfin nous étions à peu près les maîtres du terrain ; seule, la plus grande des redoutes russes tenait ferme, et il nous la fallait pour décider du sort de la bataille.

Napoléon, un peu malade ce jour-là, dirigeait pourtant le combat.

Sur la pente d’un ravin, au fond duquel il avait placé la garde et sa réserve, il avait fait étendre une peau d’ours, et, à demi couché, il donnait ses ordres.

— Allons ! pensa-t-il enfin, il me la faut cette redoute.

Et appelant :

— Deux officiers pour deux ordres !

Le commandant Cardignac et le capitaine Coignet — tous deux officiers à l’État-Major — s’avancèrent.

— Toi, Coignet, dit Napoléon, va trouver Caulaincourt. Tu lui diras de lancer sur la redoute tous ses cuirassiers disponibles.

— Bien, Sire !

— Tu reviendras après l’action.

Coignet partit.

— Toi, Jean Tapin, cours trouver le prince Eugène, et qu’il appuie avec de l’infanterie le mouvement de Caulaincourt. Tu l’accompagneras et tu me rendras compte.

— J’ai compris, sire !

D’un bond Jean fut en selle et lança son cheval dans le ravin.

L’Empereur le suivait à l’aide de sa lorgnette et le vit reparaître de l’autre côté, toujours galopant.

Pourtant les boulets enfilaient la pente ; l’un deux enleva l’oreille à son cheval qui fit un écart formidable. Mais Jean le redressa, et, l’éperonnant, le força à continuer son galop.

L’animal secouait la tête, lançant sur son cavalier une vraie pluie de