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— Le service de l’Empereur, lieutenant, c’est de ne pas se faire tuer inutilement et de conserver son courage et sa vie pour lui être utile. Je vous ordonne de rester ici. Aussi bien, çà ne va pas traîner ; j’aperçois les hussards de Bertrand qui arrivent !

Forcé d’obéir, Jean assista, dans le carré de Ney, au choc de notre cavalerie contre les cuirassiers prussiens.

Puis Lannes survint, et, un quart d’heure plus tard, le maréchal Ney, d’attaqué qu’il était, devint assaillant.

Libre alors, Jean Cardignac avisa un cheval resté debout au milieu d’un groupe de cadavres.

L’animal était immobile ; son maître, un officier prussien tué et tombé à terre, tenait encore les rênes dans sa main crispée. Jean les dégagea, sauta en selle et rejoignit au galop l’État-Major de Napoléon.

— Merci ! dit simplement ce dernier en l’apercevant ; merci ! J’ai tout vu.

Et notre ami, saluant, reprit sa place en arrière.

Ce que valait un merci dans la bouche de l’Empereur, il faut lire les mémoires des soldats de cette époque pour s’en faire une idée.

Jean n’eut plus à donner de toute la journée et dut assister, en spectateur, à toute la bataille qui se localisa d’abord devant Viezhen-Heilingen.

Le prince de Hohenlohe opposa une résistance énergique, mais en vain. Sous la poussée de toute la ligne française, l’armée prussienne céda et se mit à fuir en désordre.

Un retour offensif sur le Landgrafenberg fut également repoussé. Le général prussien Veschwitz y fut tué.

À ce moment, au-delà d’Iéna que les fuyards avaient traversé en désordre, on aperçut un carrosse tout doré, que quatre chevaux blancs entraînaient dans un galop vertigineux.

C’était la reine de Prusse — instigatrice de la guerre — qui fuyait devant le désastre de son armée.

Son fils était avec elle. C’était alors un tout jeune enfant, que cette fuite éperdue terrifiait.

Pendant que le petit prince (qui devait plus tard porter le titre de Roi de Prusse et d’Empereur d’Allemagne) fuyait ainsi devant Napoléon, on raconte qu’il fut pris d’une soif ardente.