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Et notre ami, éperonnant son cheval, partit à toute allure.

En passant au fond de la vallée, il essuya quelques coups de feu d’un groupe de Prussiens réfugiés sous bois. Il ne tourna même pas la tête ; du reste il ne fut pas touché.

Devant lui, grandissant à chaque foulée de son cheval, un spectacle inoubliable surgissait !

Dans un repli de terrain s’élevait un nuage de poudre et de fumée, au milieu duquel, comme dans une chevauchée de rêve, s’agitait frénétiquement la masse des cuirassiers prussiens. Des cris, des hurlements, des hennissements de chevaux, des chocs d’armes, des heurts de cuirasses, des coups de feu, des commandements, formaient, dans cette confusion, comme un bruit de tempête !

En silhouette grise, Jean apercevait, par les échappées, les grands chapeaux de nos généraux, immobiles et calmes au milieu de ce tourbillon de fer ; puis, plus haut encore, les aigles d’or semblaient planer, au-dessus du frisson qui passait avec les balles dans les plis des drapeaux.

Les chevaux prussiens se dressaient tout debout devant les baïonnettes des grenadiers.

Des gestes désordonnés se produisaient ; des écroulements d’hommes et de bêtes ; des échappées de chevaux qui fuyaient à travers champs, crins au vent, naseaux ouverts, sanglants, couverts d’écume, la selle chavirée avec, au bout de l’étrier, le corps pantelant d’un cavalier dont le cadavre labourait les herbes, traînait dans les flaques d’eau, ou laissait aux roches et aux épines des morceaux d’équipement… ou de chair !

Le spectacle était terrible et bien fait pour émouvoir le plus brave !

Mais Jean Tapin, penché sur l’encolure de son cheval, le visage fouetté par la crinière, semblait hypnotisé !

La peur ! ah ! qu’il n’y songeait guère !

L’Empereur lui avait donné un ordre, il devait l’exécuter ! Hors de là, rien n’existait pour lui. Il ne songeait même pas qu’il pouvait mourir ; Napoléon lui avait dit : « Va trouver le maréchal ! » Il fallait qu’il le trouvât !

Pourtant, par instinct de soldat, Jean avait passé son poignet dans la dragonne de son sabre et saisi son pistolet.

En arrivant en pleine tourmente, il choisit un point où la ligne des cava-