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Jean se glissa donc avec précaution dans les hautes herbes et bientôt il vit, à travers la clôture disjointe, un paysan encore jeune qui donnait la provende à ses bestiaux.

Sur le seuil de la porte ouverte, une femme assez jolie, quoiqu’un peu lourde, tenait un enfant de deux ans sur le bras et l’agaçait en souriant.

— À voir cette tranquillité, on ne croirait jamais que ces gens-là sont entre deux armées prêtes à en venir aux mains ! songea le jeune lieutenant. S’en doutent-ils seulement ?

Alors, prenant un parti, Jean se redressa.

En voyant émerger au-dessus de la claie d’entourage un buste de soldat, la femme jeta un cri strident, et, tout en poussant cet appel, rentra précipitamment dans la maison.

Quant à l’homme, il avait pâli ; puis, lâchant sa fourche, il avait voulu crier, lui aussi. Mais déjà Tapin, sautant par-dessus la clôture, était sur lui, pistolet en main.

— Still !… ordonna-t-il, still doch ! [1]

Le paysan ne se le fit pas répéter deux fois ; mais dans l’habitation on entendait toujours les cris de la femme qui se lamentait.

— Allons, mon brave ! — continua Jean en allemand — marche devant moi. Ne bronche pas, si tu tiens à ta tête, et d’abord fais-moi taire ta femme !

Poussant devant lui l’homme terrifié, il pénétra dans la maison et s’adressant en allemand à la femme :

— Madame, lui dit-il poliment, veuillez vous taire et ne pas attirer l’attention par vos cris. Nous autres Français, nous ne sommes pas des ogres, nous savons respecter les gens. En tout cas, nous n’avons pas l’habitude de brutaliser les femmes et les enfants. Soyez donc sans inquiétude. Je n’en veux ni à votre vie, ni à votre bien.

Cette phrase suffit à calmer la terreur de la paysanne, qui, tremblante encore pourtant, s’assit sur une chaise et se mit à calmer son bébé.

— À nous deux maintenant ! dit Jean à son prisonnier. Tu es du pays, tu vas me servir de guide… Service de l’Empereur !

— L’Empereur !… Napoléon ? murmura l’homme avec un regard effaré.

  1. Silence !… silence donc !