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— Elle nous protégera.

— Avec le manque de boussole !

— Nous aurons le soleil le jour et les étoiles la nuit ; la direction étant droit au sud, nous ne pouvons manquer d’arriver.

— Avec les croiseurs anglais !

— Pour cela, à la grâce de Dieu !

— Tu as raison, Jean. À la grâce de Dieu, et au travail !

Ils mirent onze jours à faire, dans la paroi du bâtiment, épaisse de deux pieds, un trou de soixante centimètres de diamètre, suffisant pour laisser passer le corps d’un homme. Ne travaillant que la nuit et à tour de rôle, ils cachaient avec soin, chaque matin, les débris de bois qui les eussent trahis, et plaçaient contre la paroi excavée un morceau de toile goudronnée qui dissimulait l’ouverture.

Quand il n’y eut plus qu’un centimètre d’épaisseur de bois à enlever pour arriver à l’extérieur, ils s’arrêtèrent, attendant l’occasion, c’est-à-dire une nuit sans lune, et l’amarrage du canot à portée de leur trou.

Ils furent servis à souhait trois nuits après : le Master rentra, et, par le hublot grillagé qui donnait dans la batterie, Jean aperçut les marins anglais amarrant le canot à la galerie qui faisait le tour du bâtiment.

De plus, non seulement le temps était très sombre, mais la neige tombait en abondance et les sentinelles, calfeutrées dans leurs abris, avaient cessé leur promenade nocturne.

Les deux amis avaient, aussitôt la rentrée du canot, abattu la mince paroi qui les séparait de l’extérieur. Ce premier travail était à peine terminé qu’une ronde passa sur la galerie à jour qui dominait leur trou de cinquante centimètres à peine, et la lumière du falot glissa jusqu’à la batterie.

Jean et Haradec attendaient, blottis dans leurs couchettes ; ils s’étaient enduits tout le corps d’huile et de graisse pour que la sensation du froid leur fut moins cruelle, dans le cas où ils seraient obligés de se mettre à l’eau, et ils s’étaient confectionnés deux sacs où ils avaient entassé des vivres pour quatre jours.

Leurs cœurs battaient avec violence, mais la ronde du « cadet » passa, le cri monotone de all is well (tout va bien), poussé par chaque sentinelle au passage de l’officier s’éloigna, et Jean se disposa à s’engager le premier dans l’ouverture.