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Six cents prisonniers français étaient entassés dans les batteries de ce ponton et leur aspect épouvanta Jean ; car c’était, suivant le témoignage d’un témoin oculaire « comme une génération de morts sortant de leurs tombes » les yeux caves, le teint terreux, le dos voûté, la barbe inculte, à peine recouverts de haillons jaunes en lambeaux, et le corps d’une maigreur effrayante.

À peine arrivés, les nouveaux prisonniers durent revêtir une livrée qui, les signalant de loin à tous les regards, devait rendre les évasions difficiles, pour ne pas dire impossibles ; c’était une chemise, un pantalon et un gilet couleur jaune-orange : ces deux dernières pièces étaient timbrées en noir d’un T et d’un O d’une dimension colossale ; ces lettres représentaient les initiales de Transports-Offices, nom d’un des principaux services de l’Amirauté anglaise.

Que vous dirai-je, mes enfants, sur cette terrible période de la vie de notre petit ami ? Rien ne pourra jamais vous donner une idée de la cruauté des Anglais à bord de ces pontons, et pourtant il est admis, par tous les peuples civilisés, qu’un prisonnier de guerre est sacré et doit être traité avec humanité.

Parqués dans le faux-pont, respirant un air méphitique, brutalisés à tout propos, affreusement nourris, il ne se passait pas de jour qu’un de ces malheureux ne succombât, soit d’asphyxie, soit d’inanition.

Aussi les tentatives d’évasions étaient nombreuses ; mais elles réussissaient rarement, car huit pontons, semblables au Protée, s’alignaient les uns près des autres, se surveillant mutuellement, et la rade était constamment sillonnée par des barques anglaises.

Le Marseillais fut le premier qui se lassa de cette vie atroce ; au moins, sur le Bellérophon, on avait à manger ; sur le Protée sa bonne humeur céda devant la faim, et sa chanson s’éteignit.

Puis un beau soir, sans crier gare, sans se confier à personne, lui si bavard et si expansif pourtant, il sauta à l’eau et disparut dans la nuit noire. Des coups de feu furent tirés par les sentinelles, des chaloupes partirent à sa recherche mais ne le ramenèrent point.

Les prisonniers eurent l’espoir qu’il avait pu gagner la terre et s’enfuir dans la campagne.

Trois jours après, un capitaine nommé Thonin, car les officiers étaient confondus avec les soldats, parvint à s’échapper à son tour, en s’enfermant