Page:Driant, Histoire d’une famille de soldats 1, 1901.djvu/252

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


d’un pays à l’autre, la correspondance ne circulait qu’avec de grandes difficultés et une extrême lenteur. Plusieurs fois Jean demanda du papier et de l’encre à un timonier anglais qui lui avait paru moins brutal que les autres matelots, mais cet homme ne lui avait répondu que par un seul mot :

« Interdicted ! » (c’est défendu).

Pourtant un jour, il put écrire quelques lignes sur un morceau de parchemin qu’il trouva dans le poste du timonier, avec une plume hors de service qu’il ramassa dans les ordures du carré des officiers. Il essaya de faire de l’encre avec du goudron, mais sans résultat. Il se rappela alors que des prisonniers dont il avait lu l’histoire, Latude en particulier, avaient écrit avec leur sang sur des lambeaux de toile. Il n’avait pas même un couteau pour se faire une coupure à la main et y suppléa en s’enfonçant un clou dans le bras. Ce fut avec des difficultés inouies qu’il traça sur le parchemin les quelques phrases suivantes :


« Je suis prisonnier des Anglais, à bord du Tiger, depuis le 20 floréal. Je pense à vous toujours et je reviendrai ; mais si Carnot pouvait me faire échanger, ce serait moins long : je vous aime… »

« Jean Cardignac. »


Il plia le papier et le cacha dans sa ceinture, attendant une seconde occasion pour lui faire une enveloppe, et une troisième pour l’expédier.

Pour tuer le temps, il se mit à l’étude de l’anglais ; ce fut sa seule distraction pendant ces longs mois passés entre le ciel et l’eau : Haradec était familiarisé avec cette langue ; il apprit à son petit ami tout ce qu’il en savait et comme les mots anglais se prononcent autrement qu’ils ne s’écrivent, il arriva que Jean parvint à parler couramment l’anglais et ne sut jamais le lire.

Sa satisfaction fut grande, lorsqu’il commença à comprendre les propos tenus autour de lui par les matelots ; le croyant toujours ignorant de leur langue, ils ne se gênaient pas devant lui.

Ce fut ainsi qu’il apprit la deuxième bataille d’Aboukir, une victoire celle-là, puisque Bonaparte avait jeté à la mer l’armée turque, débarquée en Égypte par la flotte anglaise ; puis, arriva la nouvelle du retour en France du général en chef, au mois d’octobre de cette même année 1799.

Il fut témoin de la colère de sir Sidney Smith en apprenant cette nou-