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embrassés par la foule qui leur passait des fleurs à la boutonnière ou a la cocarde de leurs chapeaux, car tout le monde, alors, portait la cocarde tricolore.

Onze heures sonnaient, quand Jean Cardignac arriva sur la Grève.

Un soleil brûlant embrasait la place, surchauffant encore les cerveaux ; et, dans cette cohue bruyante et bigarrée, l’enfant mince et fluet se faufila de groupe en groupe, emporté lui-même par la fièvre et l’enthousiasme général qui l’environnaient.

Alors, il oublia tout : les douleurs récentes, les reproches de maître Sansonneau, son renvoi si brutalement survenu tout à l’heure et le triste laboratoire à l’écœurante odeur de suff. Il ne songea même plus qu’il était sorti dans la louable intention de trouver de l’ouvrage.

Son cerveau s’emplissait maintenant de la griserie de cette foule surexcitée et de son ivresse patriotique ; les yeux flambants, les joues toutes roses, les lèvres ouvertes par un sourire de plaisir, Jean marcha dans la bousculade, heureux du bruit qui montait grandissant autour de lui, entendant des bribes de phrases qui l’exaltaient :

« Les Prussiens ! On leur passera sur le ventre ! À bas les habits blancs ! On va défoncer les Kaiserlicks[1]! Dumouriez va voir leurs talons, attends un peu ! Mort aux brigands ! Vive la France ! À la frontière ! Vive la nation ! »

Tous ces mots, coupés par la rumeur d’un peuple en délire, toutes ces menaces, inspirées par une idée unique : la défense du sol ; tendant au même but : la marche à l’ennemi, enivraient l’enfant, lui faisaient passer dans les yeux comme un rayon de gloire.

Tous ces hommes exprimaient si bien ses sentiments à lui-même, qu’il éprouvait une joie immense d’avoir pensé juste, malgré l’opinion contraire de maître Sansonneau.

Le petit Jean Cardignac était arrivé ainsi presque au bout de la Grève, non loin de l’estrade dressée au coin de la rue du Renard, lorsque, derrière lui, des hourras frénétiques éclatèrent. En même temps, le fracas de plusieurs tambours qui battaient la charge le fit frissonner jusqu’au cœur. La foule, dans un large remous, s’écarta. Un tonnerre de bravos éclata. Et Jean se

  1. C’est ainsi qu’on surnommait les Autrichiens.