Page:Driant, Histoire d’une famille de soldats 1, 1901.djvu/187

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



CHAPITRE IX

à bord de « l’Orient »


— Qu’est-ce que tu viens faire ici, clampin ? tu te trompes de porte, mon garçon !…

Ce fut par cette apostrophe désobligeante qu’un timonier de l’Orient, le vaisseau-amiral de la flotte française, accueillit Jean Tapin, lorsque, sac au dos, sa couverture de campement d’une main, son fusil de l’autre et précédant sa section, il arriva au sommet de l’échelle qui donnait accès sur le pont.

C’est que, en dépit de ses dix-huit ans, de ses campagnes et de la dure vie qu’il avait menée dans les camps, il était resté, quoique grandi, le petit Jean imberbe et svelte qui donnait plutôt l’impression d’un enfant de troupe que d’un soldat véritable.

Mais il avait acquis une bonne dose d’aplomb, et superbement il répondit :

— Je suis Jean Cardignac, sergent à la 9e demi-brigade, 2o compagnie.

« Et voilà mes galons, fit-il en allongeant le bras.

Le timonier qui venait de l’interpeller était un solide gaillard trapu, râblé, au cou de taureau ; ses petits yeux gris brillaient au milieu d’une large face couleur de brique, encadrée de favoris d’un roux ardent.

Il haussa les épaules dans un geste de dédain, regardant alternativement les galons d’or et la figure enfantine de celui qui les portait.

— Si tu n’es pas aveugle, camarade, poursuivit Jean qui essayait de se contenir, tu dois voir que je m’embarque parce que c’est mon droit, et que je suis ici parce que c’est ma place.