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— Je suis tué… tué ! oui, mon cher petit !… Écoute !… sois toujours brave… Je meurs pour la France… comme le camarade… Marceau[1]…Ce n’est rien, vois-tu, de mourir… quand on a fait son devoir…

Il s’arrêta, pris d’un étouffement. Mais, reprenant avec effort :

— Non, ce n’est rien, fit-il tout bas, seulement un peu de souffrance…Relève-moi si tu peux… je ne puis plus respirer !

Jean, incapable d’articuler un mot, sanglotait tout haut.

Il fit un effort et redressa le buste de Bernadieu dont il plaça la tête sur son épaule, joue contre joue.

Autour d’eux la fusillade continuait, crépitante. Des hommes de la neuvième voulurent emporter leur général.

— Non ! murmura Bernadieu, laissez-moi !… occupez-vous de l’ennemi !

Tristes, ils obéirent.

Alors, tournant légèrement la tête vers Jean Tapin, vers ce petit soldat qui était son œuvre à lui, Bernadieu l’embrassa. Et faiblement :

— Adieu, mon petit Jean, adieu !… C’est la fin… rappelle-toi Bernadieu et vis dans l’honneur !

Un frisson le secoua ; ses doigts se crispèrent sur les fontes… l’âme de Bernadieu venait de partir, s’envolant dans la gloire des coups de feu, dans la fumée de la poudre !

Jean eut un cri aigu de désespoir. Il serrait avec force le corps de celui qu’il aimait tant. Indifférent à tout ce qui l’entourait, il se croyait la proie d’un rêve, quand soudain il ressentit une vive douleur à la cuisse.

Son cheval s’abattant s’effondra sous lui.

Jean s’écroula, tenant toujours le corps de son général serré contre sa poitrine, et, son front heurtant un rocher, il s’évanouit.

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Quand il reprit connaissance, il sentit qu’il se trouvait dans une charrette emplie de fougères et secoué par les cahots de la marche.

Le gamin tenta de se relever : il ne le put, à cause d’une vive douleur à la jambe.

Alors il se rappela.

  1. Marceau avait été tué un mois auparavant, le 10 septembre 1796, dans les mêmes conditions.