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tour, en passant l’examen requis et exécutant ce qu’on appelait alors le chef-d’œuvre, c’est-à-dire une pièce exécutée avec tout le soin et l’habileté dont le compagnon était capable.

Mais, à cette époque, les jurandes et les maîtrises, formées dans chaque ville par les différents corps de métier, étaient presque inaccessibles aux simples compagnons : les fils de maîtres seuls succédaient à leurs pères, après un semblant d’examen, et les ouvriers ne pouvaient trouver dans leur travail un moyen de vivre.

La Révolution, en apportant à tous les Français l’égalité, devait supprimer ces obstacles au développement du travail et de la valeur personnelle ; mais si beaucoup d’esprits clairvoyants pouvaient la prévoir, nul ne la croyait aussi proche.

Désespéré et sentant que le manque d’argent était la principale cause de son échec, Jacques Bailly s’était jeté, à l’insu de sa femme, dans l’agiotage qui avait marqué le ministère imprudent de M. de Calonne ; il avait risqué le peu que lui avait apporté Catherine, et même davantage, dans des jeux d’argent, et comme il arrive presque toujours aux joueurs, il avait rapidement tout perdu.

Le coup avait été terrible pour Catherine et surtout pour Belle-Rose, qui songeait depuis quelque temps à donner sa démission de tambour-maître, et à se retirer à la campagne avec ses modestes économies. En honnête homme, il avait tout payé, pour que sa fille ne portât pas un nom déshonoré ; mais, reprenant chez lui sa fille et sa petite-fille pour les arracher à la misère, il avait maudit son gendre et l’avait jeté hors de chez lui.

Heureusement il avait obtenu du colonel, pour Catherine, la concession de la cantine de son régiment ; et vous comprenez maintenant pourquoi la 9e demi-brigade avait pour tambour-maître un soldat de cet âge.

Quant à Jacques Bailly, il avait disparu. Dans une dernière lettre adressée à sa femme, il protestait de son affection pour elle, et lui apprenait qu’il s’embarquait pour l’Inde où notre pays, récemment dépouillé de ses colonies par les Anglais, possédait encore quelques comptoirs dont le plus important était Pondichéry.

Pendant les premières années de la Révolution, Catherine, avait espéré le retour de l’exilé ; car, malgré ses fautes, elle l’aimait toujours. Puisque l’accession à tous les emplois était désormais certaine, puisque le triomphe