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Il siffla, et le vieux majordome pénétra instantanément dans la salle à manger.

— Du chamberlin, de la cave n° 13, dit-il.

Un instant plus tard, le majordome apporta une bouteille poussiéreuse couverte de toiles d’araignée. Le comte remplit deux verres jusqu’aux bords.

— Buvez, capitaine. C’est ce que j’ai de meilleur dans mes caves. Vous n’en trouverez pas de comparable entre Rouen et Paris. Buvez… À votre santé ! Il y a en bas des viandes froides ; il y a aussi deux langoustes fraîches qui viennent d’arriver de Honfleur. Ne désirez-vous pas faire un nouveau souper plus appétissant que le premier ?


VIEILLE RANCUNE, VIEILLE DETTE. IL FAUT PAYER.


L’officier allemand secoua la tête. Cependant il vida son verre, et son hôte s’empressa de le remplir, tout en le priant de faire lui-même le menu du repas.

— Tout ce qui se trouve dans mon château est à votre disposition. Vous n’avez qu’à commander. Et maintenant, pendant que vous buvez votre vin, laissez-moi vous raconter une histoire. Il y a bien longtemps que je désire la faire connaître à un officier allemand ? Elle a trait à mon enfant, mon fils unique, Eustache de Château-Noir, fait prisonnier au début de la guerre et qui a trouvé la mort au cours de son évasion. C’est un récit assez curieux et je crois pouvoir vous affirmer que vous ne l’oublierez jamais.

« Vous saurez tout d’abord que mon fils était officier d’artillerie. C’était un beau jeune homme, capitaine Baumgarten ; il faisait l’orgueil et la joie de sa mère. Elle mourut en apprenant la mort de son enfant. C’est un compagnon d’armes de mon fils qui nous apprit comment il succomba et je tiens à vous faire part de tout ce qu’il m’a raconté.

« Eustache fut fait prisonnier, le 4 août, à Wissembourg. Les captifs furent divisés en plusieurs groupes et conduits en Allemagne par différentes routes. Eustache arriva le lendemain à un village du nom de Lauterbourg, où il fut accueilli avec bonté par l’officier allemand qui commandait. Cet excellent colonel invita mon enfant à souper, lui offrit ce qu’il avait de meilleur, faisant déboucher pour lui une bouteille de son plus vieux vin, ainsi que j’ai tenu à le faire pour vous, sortant même à son intention un cigare de son étui… Puis-je vous offrir un des miens ?… »

L’Allemand secoua négativement la tête.

— Le colonel, reprit le châtelain, fut parfait pour mon fils ; malheureusement, le lendemain, les prisonniers furent conduits à Ettlingen, au delà du Rhin. Dans cette ville, l’officier chargé de les surveiller était une brute et un drôle, capitaine Baumgarten. Il se fit un plaisir d’humilier et de maltraiter les braves gens qui étaient tombés en son pouvoir. Cette nuit-là, sur une réponse un peu vive de mon fils, il le frappa violemment dans l’œil… comme ceci !…

Le bruit que fit le coup porté par le seigneur à l’officier résonna dans la pièce. L’Allemand tomba, la face en avant, et porta vivement la main à son visage ; le sang ruisselait entre ses doigts. Le comte se rassit dans son fauteuil et continua du même ton tranquille :

— Mon fils fut défiguré par suite de ce coup, et le drôle trouva dans l’aspect de son visage un nouveau sujet de plaisanterie.

« À ce propos, vous faites vous-même une drôle de tête pour le quart d’heure, et votre colonel, s’il lui était donné de vous voir en ce moment, ne manquerait pas de dire que vous vous êtes mis dans une bien mauvaise affaire !…

« Cependant la jeunesse de mon fils, et aussi sa misère, car il avait alors le gousset bien vide, firent vibrer dans le cœur d’un major les sentiments de pitié. Il lui avança généreusement dix napoléons sans même lui demander un reçu. Je tiens à rendre entre vos mains ces dix pièces d’or, capitaine Baumgarten, car je n’ai pu arriver à connaître le nom du prêteur. Je lui suis profondément reconnaissant de ce qu’il fit pour mon malheureux enfant.

« Le tyran qui commandait l’escorte accompagna le triste convoi de prisonniers jusqu’à Durloch, et, de là, à Carlsruhe. Il accablait d’injures mon fils, il osa même, le lâche, le frapper de sa main ouverte, lui donner des coups de pied, lui arracher des poils de sa moustache,… comme ceci,… et le traiter ainsi…, et ainsi…, et ainsi… ! »

L’Allemand eut beau essayer de lutter, il était impuissant en présence de ce géant dont les coups pleuvaient sur lui. Enfin, quand, aveuglé et presque sans connaissance, il parvint à se remettre d’aplomb sur ses pieds, ce fut pour être rejeté violemment sur l’immense fauteuil de chêne. Il sanglotait de honte et de rage.

— Mon fils, lui aussi, pleura plus d’une