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Page:Doyle - Du mystérieux au tragique.djvu/95

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en est temps encore ! Vous connaissez Herbert de Larnac. Vous savez qu’avec lui le geste suit de près la parole. Dépêchez-vous donc, ou vous êtes perdus !

« Pour le moment, je ne prononcerai pas de noms. Si je prononçais des noms, que ne penserait-on pas ! Je me bornerai à dire avec quelle habileté je menai l’entreprise. Je servis loyalement ceux qui usaient de moi ; je ne doute pas qu’ils ne me rendent la pareille ; je l’espère ; et jusqu’au jour où j’aurai la certitude de leur trahison, je m’abstiendrai d’une divulgation qui bouleverserait l’Europe. Par exemple, ce jour-là… Mais inutile que j’insiste !

« Donc, en 1890, avait lieu à Paris un procès fameux, conséquence d’un monstrueux scandale financier et politique. Le degré de monstruosité où atteignait ce scandale, c’est ce qui n’a jamais été su de personne que d’agents très secrets comme moi. Il menaçait l’honneur et l’avenir de quelques-uns des plus « gros bonnets » de France. Vous avez vu un jeu de quilles : elles se dressent guindées, sévères, rigides ; la boule arrive de loin ; et paf ! paf ! paf ! voilà les neuf quilles par terre. Imaginez sous les espèces de ces quilles certains hommes français des plus considérables : M. Caratal fut la boule qu’on vit venir de loin. S’il arrivait, paf ! paf ! paf ! c’était fait d’eux tous. On décida qu’il n’arriverait pas.

« Je n’ai garde de prétendre qu’ils aient tous eu le sentiment des événements nécessaires. Je répète que de grands intérêts, tant financiers que politiques, étaient en jeu. Un syndicat se constitua pour mener l’affaire. Certains y donnèrent leur adhésion qui en connaissaient à peine l’objet. D’autres, en revanche, le comprenaient très bien, et ils peuvent compter sur moi pour n’avoir pas oublié leurs noms. Bien avant son départ du Sud-Amérique, ils savaient, par de nombreux avis, l’imminente arrivée de Caratal, et que son témoignage entraînerait leur ruine. Le syndicat disposait de capitaux sans limites, — je dis : sans limites. Il chargea un agent capable de manier ce levier gigantesque. Il avait besoin d’un homme actif, résolu, s’adaptant aux circonstances ; d’un homme, enfin, tel qu’on en trouve un sur un million. Il choisit Herbert de Larnac, et je conviens qu’il eut raison.

« Je devais choisir à mon tour mes subordonnés, puis utiliser les ressources que donne l’argent et empêcher que Caratal arrivât jamais à Paris. Avec l’énergie qui me caractérise, je n’avais pas reçu mon mandat depuis une heure que déjà je me mettais en devoir de le remplir et prenais à cet égard les mesures les plus efficaces.

« Je dépêchai en Amérique un homme de confiance chargé de « filer » Caratal durant son voyage. Il fût arrivé à temps que jamais le navire n’eût touché le port. Mais il arriva trop tard, et quand le navire, hélas ! avait déjà pris le large. Je frétai un petit brick armé pour barrer la route au navire. Ici encore, j’eus la chance contre moi. Cependant, comme tous les grands organisateurs, j’avais prévu l’insuccès et tenais prête une série de solutions dont l’une ou l’autre devait être la bonne. Il ne faudrait pas croire que j’exagère les difficultés de ma tâche, ni qu’un vulgaire assassinat dût tout résoudre. Nous avions à détruire non seulement Caratal, mais les documents de Caratal, et, par dessus le marché, les compagnons de Caratal, si nous avions lieu de croire qu’il leur eût communiqué ses secrets. Notez bien que, redoutant un atten-