Ouvrir le menu principal

Page:Doyle - Du mystérieux au tragique.djvu/93

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


un après-midi de juin, dans la partie la plus populeuse de l’Angleterre, un train, avec tous ses occupants, avait disparu, aussi complètement que si l’art subtil d’un chimiste l’eût volatilisé en gaz !

Entre les nombreuses hypothèses que proposèrent les journaux ou les particuliers, il y en eut deux ou trois assez plausibles pour éveiller l’intérêt du public. Un amateur logicien à qui ses spéculations avaient valu quelque notoriété essaya, dans le Times, de résoudre le problème d’une façon critique et mi-scientifique. Il suffira que nous donnions ici un extrait de sa lettre ; les curieux la retrouveront tout entière dans le numéro du 3 juillet :

« C’est un des principes élémentaires du raisonnement pratique, écrivait le correspondant du Times, que, l’impossible une fois éliminé, ce qui reste, fût-il improbable, doit contenir la vérité. Nous savons qu’indéniablement le train quitta Kenyon Junction. Nous savons qu’indéniablement il n’atteignit pas Barton Moss. Nous devons considérer comme éminemment invraisemblable, et néanmoins possible, qu’il ait pris l’un des sept embranchements existants ; mais, étant de toute évidence qu’un train ne saurait circuler là où manque le rail, nous pouvons réduire nos improbables aux trois lignes ouvertes, savoir, nommément, celle des Forges de Carnstock, celle du Gros Ben et celle de Persévérance. Existe-t-il une société secrète de mineurs, une Camorra anglaise, capable de détruire d’un seul coup tout un train et tous les gens qu’il transporte ? C’est improbable, mais non pas impossible. Je ne saurais, je l’avoue, suggérer, d’autre solution. Mon sentiment très net, c’est que la Compagnie devrait exercer une surveillance rigoureuse sur ces trois lignes et sur les travailleurs des exploitations qu’elles desservent. Des recherches soigneusement faites chez les prêteurs à gages du district fourniraient peut-être d’utiles données. »

Venant d’un homme dont on reconnaissait l’autorité en ces matières, l’idée émut vivement l’opinion. Mais, en même temps, elle souleva l’opposition violente de ceux qui la jugeaient absurdement diffamatoire pour une catégorie de citoyens méritants et honnêtes. On mit les récalcitrants au défi d’avancer une proposition plus vraisemblable. À cela, il y avait deux réponses toutes prêtes (Times des 7 et 9 juillet). Selon la première, le train, après avoir déraillé, avait dû s’engloutir dans le canal Lancashire-Straffordshire, qui court parallèlement à la voie ferrée sur une centaine de mètres. On y opposa un argument péremptoire : la profondeur du canal, tout à fait insuffisante à l’engloutissement d’un train. La seconde signalait comme suspect le portefeuille qui semblait constituer l’unique bagage des voyageurs et suggérait qu’il avait pu contenir un explosif nouveau, d’une formidable puissance destructive. Mais la plaisanterie était évidente de supposer qu’un train pût être pulvérisé tout entier et les rails ne subir aucun dommage ! Ainsi les recherches aboutissaient à une impasse, quand survint un incident imprévu.

Mrs. Mc Pherson, femme de James Mc Pherson qui avait convoyé le spécial en qualité de conducteur, reçut de son mari une lettre. Cette lettre portait la date du 5 juillet 1890, avec le timbre de New-York, et parvint à destination le 14. On exprima des doutes sur son authenticité ; mais Mrs. Mc Pherson en garantit l’écriture, et le fait qu’elle contenait en billets